Le coin du cinéphage

Blog d'humeurs et d'informations sur le cinéma et la télévision : bios, filmos, articles, commentaires, bases de liens, bref c'est du foutraque...

17 juin 2005

RETOUR A YUMA

Conscient de mes limites et de la futilité de ce blog, salmigondis peu digeste et support idéal quand on n'a pas de prétention littéraire, j'ai au moins la petite satisfaction d'être le petit catalyseur d'un site prometteur : RETOUR A YUMA. Son créateur, Jean-Louis Sauger veillant très tard, il a dû trouvé ce titre à 3h10 (arf ! arf !). On causait beaucoup sur le forum des SecondsCouteaux.com, j'avais pris le pseudo du Compilateur, à cause de mon temps passé à alimenter la base de données d'IMDB et lui, celui de Gashade, en hommage à Warren Oates, l'un de ses comédiens de prédilection.

Il est bizarre de sentir des affinités, via la virtualité du web, une espèce d'amour commun du cinéma, du nanar décalé, des seconds rôles... Je finis donc par le rencontrer, via une visite à la capitale, magie du web... On commence rapidement une conversation, avec l'impression de continuer celle de la veille, alors que l'on ne se connaissait pas. Je finit par voir son grand oeuvre, un dictionnaire des grands seconds rôles américains, illustré par des captures d'écrans, je jubile à l'entendre parler de sa correspondance avec Jean-Patrick Manchette - "Les yeux de la momie" fait partie désormais de mes livres de chevets - ou des rôles de chacun, du - selon sa formule - "... type qui se gratte le nez au fond de la pièce, et vole la scène" .

Jean-Patrick Manchette en 1966 par son fils Doug Headline

source : Mollat

Suit une énorme frustration, de ne pas avoir son livre, dans ma bibliothèque, qui figurerait dans les incunables, mais oh joie, l'ami Jean-Louis a élaboré ce site, et désormais vous pouvez tous goûter à de l'humour de ce fils spirituel de Jean-Patrick Manchette, son excellente analyse des mauvais films. Vous pouvez donc désormais le mettre dans vos favoris, vous ne le regretterez pas !

Deux films de Monte Hellman, sortent à Paris et en province - Utopia à Bordeaux par exemple -, c'est l'occasion d'illustrer l'ouverture du site de l'ami Jean-Louis. Bon vent !

A l'affiche Mes dates clés par Monte Hellman dans Libération mercredi 15 juin 2005

"1937. A 5 ans, je suis si peureux et timide que mes parents décident de m'inscrire dans une classe d'initiation d'un cours d'art dramatique de Los Angeles. Ce qui était destiné à me donner un peu de courage et d'assurance m'a mis, en fait, le théâtre dans le sang. Je me suis senti comme mon héros de l'époque, W.C. Field, qui répétait à l'envi dans un de ses films : «Je suis marié à une superbe blonde...»

1952. Je finis mes études d'art dramatique et d'art visuel à UCLA, l'université de Los Angeles, quand je décide de faire un tour d'Europe. Six mois de bonheur et de découvertes : le cinéma en Angleterre, les intellectuels en France, l'art en Italie.

1953. Je rejoins comme acteur une petite troupe de théâtre à Greenville, en Californie, la Stump Town Company. A 21 ans, j'y joue, puis bientôt j'y dirige mes premiers spectacles.

1956. Un des membres de la troupe dégote un travail de monteur à Hollywood, pour les Artistes associés, mais il ne peut pas l'honorer, au dernier moment, à cause d'un autre engagement. Il m'offre sa place, que j'accepte avec l'enthousiasme du néophyte et la crainte de me faire dévorer tout cru par le système. Je travaille quelques mois comme un damné, sur des films dont j'ai tout oublié, même le titre, mais dans le laboratoire même où avaient été enregistrés les premiers sons du cinéma, pour le Chanteur de jazz.

1957. Avec ma troupe, je monte En attendant Godot, de Beckett, mais comme un western : Pozzo est un cow-boy du Texas et Lucky, un Indien. C'est un gros succès et un beau scandale.

1958. Toujours du montage, mais pour des cinéastes qui commencent à me marquer, autant par leur métier et leur amitié chaleureuse que par leur talent : Roger Corman, le pape de la série B, Harvey Hart, Phil Karlson, Sam Peckinpah.

1959. Roger Corman me propose de tourner moi-même mon premier film, bien évidemment une série B d'horreur, The Beast from Haunted Cave. A Hollywood, faire un film d'horreur est définitivement un péché et j'en suis très fier. J'ai la chance de travailler avec des acteurs géniaux. Cette expérience m'a profondément transformé : les films se font d'abord pour les acteurs que l'on dirige. Et c'est quand ils deviennent des amis que le film a le plus de chances d'être bon.

Eté 1960. C'est une coïncidence, mais elle est à la fois extraordinaire dans ma vie et productive pour mon travail : à quelques semaines d'intervalle, je lis Camus, l'Etranger, et je rencontre un jeune acteur inconnu sur le tournage d'un film de Corman, The Wild Ride : Jack Nicholson. Albert Camus, c'est une vision du monde qui m'explique soudain la manière dont je vois moi-même les choses. Nicholson, c'est une longue collaboration sur cinq films, dont mes deux westerns tournés coup sur coup dans l'Utah, The Shooting et l'Ouragan de la vengeance, où il donne aux films sa tension nerveuse.

1963. Naissance de ma fille, Melissa. A la clinique, dix minutes après l'accouchement, quand on me la confie dans les bras, le médecin lance, en comparant nos deux têtes : «Difficile de dire lequel est le bébé, lequel est le père...» L'expérience qui m'a le plus impressionné dans la vie.

1964. Au Player's Ring Theater de Los Angeles, je remarque un acteur formidable dans une pièce prenante, Vol au-dessus d'un nid de coucou. C'est Warren Oates, qui va bientôt travailler avec Sam Peckinpah, puis avec moi : nous ferons quatre films ensemble. Avec Nicholson et lui, nous avions l'impression de former un trio irrésistible : être les rois du monde.

1966. Naissance de mon fils, Gerry. A ce moment-là, je tournais The Shooting. Il est très vite venu sur le tournage. Agé de quelques jours, il s'est tourné vers la caméra et lui a fait un signe.

1968. Rencontre avec Rudy Wurlitzer, l'écrivain de Nog et le scénariste qui me manquait pour aller plus loin. Nous écrivons tous les deux Macadam à deux voies, avec l'idée de croiser plusieurs choses : le paysage américain, les habitudes des jeunes gens, une course de voitures et l'esprit d'En attendant Godot. Comment faire une course où il ne se passe rien, une course la plus ralentie possible ?

1971. Tournage de Macadam à deux voies, dans une continuité absolue : l'histoire, c'est la durée d'un film. L'expérience la plus intéressante de ma vie. Les acteurs n'avaient pas lu le scénario et c'est comme si, sur le tournage, ils avaient été dans la vie. Ils ne savaient rien de ce qui allait se passer le lendemain. Je leur donnais les pages et les dialogues juste avant la nuit, mais ils ne les lisaient même pas. Car ils se sont mis à jouer le jeu au-delà de ce que j'espérais. Ce film reste pour moi comme une aventure, même s'il a été complètement sacrifié à sa sortie par le studio Universal. Soit le début et la fin immédiate de mon âge d'or hollywoodien !

1978. Je tourne en Espagne China 9, Liberty 37, mon «paella western» avec Warren Oates. C'est pour moi la découverte d'un pays et d'une culture : après la mort de Franco, il y eut là un clash inédit entre l'histoire et la modernité politique, et j'ai eu la chance d'en être le témoin. C'est un conflit fascinant et un pays que je continue d'aimer plus que les autres.

1991. Un jeune homme, fou de cinéma et qui a vu tous mes films, propose au studio un scénario qu'il aimerait que je tourne. Le cinéphile, c'est Quentin Tarantino et le scénario, Reservoir Dogs. Je le rencontre et je suis très impressionné par sa volonté, son savoir sur le cinéma et la vitesse hallucinante de sa parole. Il lui faudra quelques semaines, et un premier succès comme scénariste, pour prendre confiance et s'apercevoir qu'il veut diriger lui-même Reservoir Dogs. Même si j'ai été déçu de ne pouvoir travailler sur ce film, j'ai compris la décision de Tarantino. Nous sommes restés amis.

2005. Travail sur mon prochain film, Trapped Ashes, un film d'horreur à sketches que je dois mettre en scène aux côtés de Dario Argento et de Tobe Hooper. J'espère qu'il s'agit du début d'un nouveau chapitre dans ma vie de cinéaste." 

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MORT DE SUZANNE FLON

Suzanne Flon

"- Écoute ma bonne Suzanne. Tu es une épouse modèle.
- Oh...
- Mais si, t'as que des qualités et physiquement, t'es restée comme je pouvais l'espérer. C'est le bonheur rangé dans une armoire. Et tu vois, même si c'était à refaire, je crois que je t'épouserai de nouveau. Mais tu m'emmerdes.
- Albert!
- Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour mais tu m'emmerdes".

Dialogue de Michel Audiard entre Jean Gabin et Suzanne Flon pour "Un singe en hiver".

Le qualificatif qui va revenir le plus souvent est "attachante", avec près de 60 ans de carrière Suzanne Flon, vient de nous quitter à l'âge de 87 ans. Les médias racontent qu'elle était la secrétaire d'Édith Piaf en 1938, qui la saluait dans sa chanson les "flonflons du bal". Elle devait faire sa rentrée théâtrale à "L'atelier", la saison prochaine à Paris.

Suzanne Flon et Mélanie Doutey dans "La fleur du mal"

Au cinéma, son parcours est sans fautes, le modèle de Toulouse Lautrec "Moulin rouge" (John Huston, 1952), la logeuse suspicieuse "Le procès" (Orson Welles, 1962), l'épouse dévouée de Jean Gabin "Un singe en hiver" (Henri Verneuil, 1962) - elle jouera son épouse également dans "Le soleil des voyous" (1966) et "Sous le signe du taureau", une malade atteinte d'un cancer "Docteur Françoise Gailland" (Jean-Louis Bertuccelli, 1975), la vieille sourde surnommée "Sono cassée", "L'été meutrier" (Jean Becker, 1982), la servante que l'on devine secrètement amoureuse de Michel Serrault dans "En toute innocence" (Alain Jessua, 1987), la grand-mère abandonnée, "Gaspard et Robinson" (Tony Gatilf, 1990), la locataire dont la gazinière explose dans "Mille millièmes, fantaisie immobilière" (Rémi Watherhouse, 2002), la tante Line, dissimulant un lourd secret : "La fleur du mal" (Claude Chabrol, 2003), etc...

Mais l'actrice accorte, peut donner également des rôles de femmes revêches ou aigries, une mystérieuse baronne "Mr. Arkadin (Orson Welles, 1954), la concierge inquiétante dans "Monsieur Klein" (Joseph Losey, 1975), l'hôtelière dans "Quartet" (1980), ou la cliente exigeante de Benoît Magimel dans "La demoiselle d'honneur" (Claude Chabrol, 2004). Elle était l'héroïne de "La porteuse de pain", incroyable mélo réalisé par Maurice Cloche en 1963, où elle donnait la réplique aux formidables Jean Rochefort et Philippe Noiret.

Yvan Foucart, venait de lui rendre un hommage pour Les gens du cinéma. Sa mort est pour nous un grand pincement au coeur, son sourire nous manque déjà.

Filmographie : 1947  Capitaine Blomet (Andrée Feix) - 1948  Suzanne et ses brigands (Yves Ciampi) - 1949  Dernier amour (Jean Stelli) - Rendez-vous avec la chance (Emil-Edwin Reinert) - La cage aux filles (Maurice Cloche) - 1950  La belle image (Claude Heynemann) - 1951  Procès au Vatican (André Haguet) - 1952  Moulin-Rouge (Id) (John Huston) - 1954  Confidential Report / Mr. Arkadin (Mr. Arkadin) (Orson Welles) - 1960  Tu ne tueras point (Claude Autant-Lara) - 1961  Madame se meurt (Jean Cayrol & Claude Durand, CM, voix de la récitante) - Les amours célèbres [épisode "Agnès Bernauer"] (Michel Boisrond) - 1962  Un singe en hiver (Michel Audiard) - Le procès / The trial (Orson Welles) - Mourir à Madrid (Frédéric Rossif, voix de la récitante) - 1963  La porteuse de pain (Maurice Cloche) - Château en Suède (Roger Vadim) - The train (Le train) (John Frankenheimer & Bernard Farrel) - 1966  Si j'étais un espion (Bertrand Blier) - Le soleil des voyous (Jean Delannoy) - 1967  Tante Zita (Robert Enrico) - Le franciscain de Bourges (Claude Autant-Lara) - 1968  La chasse royale (François Leterier) - Jeff (Jean Herman) - Sous le signe du taureau (Gilles Grangier) - 1970  Aussi loin que l'amour (Frédéric Rossif) - Térésa (Gérard Vergez) - 1972  Les volets clos (Jean-Claude Brialy) - Le silencieux (Claude Pinoteau) - 1973  Un amour de pluie (Jean-Claude Brialy) - 1974  Georges Braque ou le temps différent (Frédéric Rossif, voix de la récitante) - 1975  Docteur Françoise Gailland (Jean-Louis Bertuccelli) - Monsieur Albert (Jacques Renard) - Black-out (Philippe Mordacq, inédit) - M. Klein (Joseph Losey) - 1976  Comme un boomerand (José Giovanni) - 1979  Pablo Picasso (Frédéric Rossif, voix de la récitante) - 1980  Quartet (Id) (James Ivory) - Une voix (Dominique Crévecoeur, CM) - 1982  L'été meutrier (Jean Becker) - 1986  Triple sec (Yves Thomas, CM) - Diary of a mad old man (Journal d'un vieux fou) (Lili Rademakers) - 1987  Noyade interdite (Pierre Granier-Deferre) - En toute innocence (Alain Jessua) - 1988  La vouivre (Georges Wilson) - 1990  Gaspard et Robinson (Tony Gatlif) - 1992  Voyage à Rome (Michel Lengliney) - 1998  Les enfants du marais (Jean Becker) - Je suis né d'une cigogne (Tony Gatlif) - 2000  Un crime au paradis (Jean Becker) - 2001  Mille millièmes (Rémi Waterhouse) - 2002  La fleur du mal (Claude Chabrol) - Effroyables jardins (Jean Becker) - 2003  La demoiselle d'honneur (Claude Chabrol) - 2004  Joyeux Noël (Christian Carion) - 2005  Fauteuils d'orchestre (Danièle Thompson).

Télévision (notamment) 1962  Le mal court (Alain Boudet) - 1967  Le complexe de Philémon (Jacques Pierre) - 1973  Au théâtre se soir : Le complexe de Philémon (Georges Folgoas) - 1974  Le tour de l'écrou (Raymond Rouleau) - 1975  Le voyage en province (Jacques Tréfouel) - Le renard dans l'île (Leila Senati) - 1976  Hôtel Baltimore (Alexandre Arcady) - 1977  La vérité sur Madame Langlois (Claude Santelli) - 1979  Les héritiers : Silencio (Jacques Trébouta) - 1980  Le noeud de vipères (Jacques Trébouta) - Le curé de Tours (Gabriel Axel) - 1981  L'oiseau bleu (Gabriel Axel) - 1983  Le dernier civil (Laurent Heynemann) - 1984  Le dialogue des Carmélites (Pierre Cardinal) - Mademoiselle Clarisse (Ange Casta) - 1987  Série noire : 1996 (Marcel Bluwal) - 2002  Le miroir d'Alice (Marc Rivière).

Bibliographie : Jacques Valot & Gilles Grandmaire "Stars deuxième" (Edilig, 1989).

ARTICLES LE NOUVEL OBSERVATEUR

Décès de la comédienne Suzanne Flon

PARIS (AP) -- La comédienne Suzanne Flon, qui s'était illustrée au théâtre comme au cinéma, est décédée dans une clinique parisienne, a rapporté mercredi soir France Info. Elle avait 87 ans. Au grand écran, Suzanne Flon avait obtenu deux César du meilleur second rôle féminin, le premier en 1984 pour «l'Eté meurtrier» et le second en 1990 pour «la Vouivre». Au Festival de Venise, elle s'était vu décerner la Coupe Volpi de la meilleure actrice en 1961 pour son rôle dans «Tu ne tueras point». Au cinéma, elle avait également joué dans «un Singe en hiver», «Docteur Françoise Gailland», «M. Klein» et, plus récemment, «la Fleur du mal» de Claude Chabrol. Elle avait débuté sa carrière au théâtre en 1943 dans la pièce «le Survivant». Et, tout en tournant régulièrement des films, elle n'avait jamais quitté la scène. Elle avait décroché à deux reprises le Molière de la meilleure comédienne, en 1987 pour «Léopold le bien-aimé» et en 1995 pour «la Chambre d'amis». Née le 28 janvier 1918 au Kremlin-Bicêtre, près de Paris, Suzanne Flon devient la secrétaire de la chanteuse Edith Piaf après avoir travaillé comme interprète pour les magasins Printemps. Lauréate d'un concours qui lui permet de suivre des cours de théâtre, elle devient présentatrice au music-hall l'ABC, où elle est remarquée par le réalisateur-acteur Raymond Rouleau, qui lui propose «le Survivant». Suzanne Flon débute au cinéma en 1947 dans «Capitaine Blomet», avant de jouer dans «Dernier Amour» deux années plus tard. Malgré sa préférence pour le théâtre elle tourne tout au long de sa carrière pour quelques uns des plus grands réalisateurs, tels John Huston (»Moulin Rouge»), Orson Welles (»Monsieur Arkadin» et «Le Procès») ou James Ivory (»Quartet»). Très populaire auprès du public et des professionnels du cinéma, Suzanne Flon avait été trois fois l'épouse de Jean Gabin à l'écran (»un Singe en hiver», «le Soleil des voyous» et «Sous le signe du taureau») et était notamment une actrice fétiche de Jean Becker (»l'Eté meurtrier», «les Enfants du marais», «Effroyables jardins»). AP

LE FIGARO - Articles du 16 juin 2005

(Photo S. Soriano/Le Figaro)

HOMMAGE Elle avait eu 87 ans en janvier dernier et devait jouer «Savannah Bay» de Duras à la rentrée. Une maladie fulgurante l'a emportée hier.


Suzanne Flon, actrice royale et gamine Marion Thébaud

Au cours d'une carrière flamboyante entamée en 1947, elle avait tourné avec les plus grands. Unanimement appréciée du public comme de la profession, elle avait été récompensée plusieurs fois. (Photo S. Soriano/Le Figaro)

«C'est mon héritière», disait d'elle Madeleine Renaud. Elle avait comme sa glorieuse aînée la simplicité, l'intensité de jeu et ce qu'on appelle la «présence». Rien de moins comédienne à la ville que cette petite alouette, fine, la silhouette juvénile et l'oeil aigu. Elle était la sans-pareille, inimitable, rieuse avec des petites rides du bonheur au coin des yeux, malicieuse et grave. Une petite fille qu'on priverait de confiture et à qui on pardonne tout. Cette juvénilité, elle l'a gardée intacte et c'était peut-être le secret d'une actrice chérie par ses pairs. Jamais un mot, une observation, une médisance concernant Suzanne Flon. Elle était aimée, respectée du public et d'un milieu professionnel qui a ses têtes. Elle était royale et gamine et c'est pour ça qu'on l'aimait.

Elle était née au Kremlin-Bicêtre le 28 janvier 1918. Nul Conservatoire, nul cours d'art dramatique, ses classes, elle les fit aux magasins du Printemps où elle fut vendeuse-interprète. Sa route croisa celle de la môme Piaf. Elle devint sa secrétaire. La grande chanteuse la pousse en scène et voici Suzanne Flon, commère de revues, jouant de petits sketches dans différents music-halls, l'ABC, Bobino. Elle débute au théâtre dans Le Survivant de Jean-François Noël. En 1947, elle sort du lot, elle triomphe dans Le mal court d'Audiberti, imposant dans le rôle d'Alarica une grâce garçonnière. «C'est le plus joli rire du théâtre français», écrivait Françoise Giroud. Se jouant des difficultés, elle passe d'un genre théâtral à l'autre, et crée avec le succès qu'on sait La Petite Hutte de Roussin. Elle complète son apothéose en créant L'Alouette d'Anouilh. dont elle conserva la coupe de cheveux sans fioriture. Elle a tout joué traversant quarante ans de théâtre comme un arc-en-ciel, en se jouant des guerres intestines et des modes.

C'était d'abord une voix, claire et nette, acide, sans chichis ni trémolos. Une voix qui va à l'essentiel, dire le personnage, l'épouser avec amitié, fraternité. C'était un naturel qui coule de source, une sensibilité à l'écoute des autres. Il flottait autour d'elle un parfum de simplicité, de discrétion, de complicité rieuse.

Après quelques années d'indifférence de la part du métier, elle trouva en Loleh Bellon plus qu'un auteur, une petite soeur. A sa mort, elle ne cacha pas sa peine. «J'ai eu un moment la tentation de reporter le projet, disait-elle d'un rôle qu'elle devait jouer peu après la disparition de Loleh Bellon. «Mais être concentrée sur mon travail m'oblige à penser à autre chose qu'à ma douleur.» Comble d'ironie, Loleh a débuté en étant la doublure de Suzanne Flon dans Antigone. «Elle est gentille Suzanne, mais quelle santé», disait-elle. Une bonne nature qu'elle a pu apprécier par la suite, pièce après pièce, des Dames du jeudi à La Chambre d'amis, pièces qui mettent en avant des femmes rayonnantes même quand elles sont femme de ménage, Le coeur sur la main, ou vieille dame hospitalisée, la mémoire en lambeaux, Une absence. Elle les joua toutes d'une aisance toujours souveraine. En 1987, elle recevait le molière de la meilleure actrice pour Léopold le bien aimé de Jean Sarment et elle a eu ce mot magnifique «On m'a tirée dans un chapeau», rappelant par-là l'humour et la modestie qui ne la quittent jamais. Elle, l'héritière de Madeleine Renaud, devait un jour reprendre un des rôles créés par la grande actrice. Elle le fit, joua L'Amante anglaise de Marguerite Duras aux côtés de Jean-Paul Roussillon et Hubert Godon avec sa tonalité, plus acide, plus humaine qu'énigmatique.

Au cinéma, sa carrière croisa la route de John Huston dans Moulin Rouge et de cette rencontre naquit une relation intime dont elle gardait le secret avec une pudeur profonde. Au cinéma, on la vit également dans Un singe en hiver. Elle campait le rôle de la femme de Jean Gabin et elle fut saluée doublement par l'auteur Antoine Blondin et Gabin lui-même. On la vit dans L'Eté meurtrier, où elle campait une mamie cocasse et rigolote et dans La Vouivre. Pour ces deux films, elle reçut le césar du meilleur second rôle féminin. Elle fut toujours unique. Même dans une apparition fugitive, dans Monsier Klein, elle éclairait le film de sa présence. Primée, elle le fut souvent, recevant un deuxième molière de la meilleure comédienne pour La chambre d'amis et le prix de la meilleure interprétation féminine au Festival de Taormina pour Teresa.

Discrète, elle vivait depuis longtemps dans un quartier tranquille où tout le monde la connaissait, dans son appartement livré aux livres et aux chats qu'elle aimait avec affection. Elle venait d'achever le tournage de Fauteuils d'orchestre de Danièle Thomson et devait jouer à la rentrée, à l'Atelier, Savannah Bay de Marguerite Duras avec Isabelle Carré. Encore une fois, elle reprenait un rôle créé par Madeleine Renaud. Mais n'était-elle pas son héritière ?

Rôles, distinctions ont donné à Suzanne Flon l'aura d'une grande comédienne, de celle qui ne se hausse pas du col, mais qui tisse la toile du théâtre français.

Son naturel, c'était son génie  par Pierre Marcabru

Il est scandaleux de mourir si jeune. Suzanne Flon était une jeune fille de quatre-vingt-sept ans. Comme souvent chez les très vieilles dames, sa jeunesse s'était réfugiée dans ses yeux. C'étaient des yeux vifs et gais d'une acuité extrême où se mêlaient la curiosité, la hardiesse et la sagesse. On pouvait y voir aussi un brin de moquerie tempérée par l'innocence.

Avant d'être une comédienne, elle était d'abord un être humain comme vous et moi. Je ne l'ai jamais vue à la ville composer un personnage, elle se contentait d'être ce que Dieu l'avait faite le plus innocemment du monde.

Elle y mettait une absence totale de pose ou d'artifice, pudeur qu'elle conservait sur les planches. Son naturel était son génie. Il venait, peut-être, de l'enfance qu'elle n'avait pas tout à fait quittée. Tendre et malicieuse, elle parlait de ses chats comme une gamine. C'était une personne dont on avait envie de se faire une amie.

Comme tout être de qualité, elle était la discrétion même. Elle se racontait peu. Elle avait commencé modestement, avait été la secrétaire d'Edith Piaf, puis présentatrice à Bobino.

C'est avec Le mal court, en 1947, qu'elle imposa vraiment sa présence au théâtre. Elle avait 29 ans. Ce furent des débuts tardifs, mais en fanfare. Elle était très exactement, dans le rôle d'Alarica, ce que l'auteur, Jacques Audiberti, voulait qu'elle soit. Mi-garçon manqué, mi-fragile ingénue, elle était l'enthousiasme et la désespérance dans un même élan.

Elle mettait dans tout ce qu'elle faisait, dans tout ce qu'elle disait, une telle allégresse qu'elle a marqué le personnage à jamais. On ne peut voir Alarica sans songer à elle. Elle faisait miroiter le désenchantement, l'amour et la cruauté.

Elle ne fut jamais une coquette, et encore moins une faible femme, c'était un solide compagnon et sur qui on pouvait compter, il y avait en elle, lorsqu'elle était en scène, comme une brusquerie du coeur, c'est pourquoi Jean Anouilh l'avait choisie pour être Jeanne d'Arc dans L'Alouette. Aux côtés de Michel Bouquet, c'est elle qui imposait sa loi.

Elle était tonique et revigorante, mais là encore on sentait dans cette robustesse comme une faille. Elle révélait une secrète complexité. Qu'elle jouât une princesse ou une femme de ménage, il y avait en elle un mystère, comme tout grand comédien, elle nous donnait toujours à rêver. Sa liberté et sa franchise n'expliquaient pas tout. Quelque chose de singulier toujours se profilait en elle et attirait le regard.

On le sait, c'est par la voix, que l'acteur, un Jouvet, un Vilar, une Edwige Feuillère, règne et triomphe. Celle de Suzanne Flon était magique. Non pas caressante comme un violon, mais chaude, chaleureuse, avec un brin d'âpreté, comme accordée à chaque mot, à la fois bien timbrée et douce avec une sorte de fermeté qui nous obligeait à l'écouter.

On ne finirait pas de parler de cette voix, elle était musicale sans alanguissement, sans mollesse, humaine tout simplement. Elle semblait venir naturellement de l'intelligence, car Suzanne Flon, ce qui la rendait sans pareil, ne cédait jamais aux jeux sentimentaux de la théâtralité.

Elle était comédienne, mais elle aurait pu être médecin, couturière, avocate, paysanne, vendeuse, ce qu'elle fut d'ailleurs un temps. Elle aurait mis en ces métiers la même droiture qu'elle mettait à être là sur la scène. En un mot, elle était vaillante, c'est cette vaillance qui nous manquera.

LIBERATION du 17/06/2006

Suzanne Flon en toute discrétion, par Jean-Pierre Thibaudat

Elle s'en est allée avec son infinie délicatesse ourlée de discrétion, biffant son nom de la liste des grandes actrices vivantes comme s'excusant pour le dérangement. Car cette grande dame sans tapage avait poussé l'art de la présence jusqu'à l'effacement. Elle entrait sur une scène ou dans un film avec une sorte d'évidence douce. S'imposant comme par inadvertance. Suzanne Flon est morte dans un lit d'hôpital avant-hier soir à l'âge respectable de 87 ans, mais ses yeux et sa voix nous restent, merveilleusement préservés, comme si le temps n'avait pas de prise sur la claire lumière de son regard, la douceur sombre de son babil jamais énervé.

Tricoteuse de génie. De la Camille d'On ne badine pas avec l'amour auprès de Gérard Philipe (son dernier rôle au TNP de Vilar) à la tante faussement sourde auprès d'Adjani dans Un été meurtrier de Jean Becker (1984), elle aura été souvent la complice d'acteurs plus expansifs. Elle calmait leur jeu. Elle était une basse continue d'exception, une tricoteuse de génie, une amoureuse pudique. Dans les pièces d'un répertoire en demi-teinte, d'un Jean Anouilh ou d'une Loleh Belon, elle était comme chez elle. Quand Madeleine Renaud a disparu, laissant les pièces de Marguerite Duras orphelines, elle les reprit une à une leur offrant la densité lente, humble et troublante de son jeu. Et soudain, elle riait. «C'est le plus joli rire du théâtre français», a écrit Françoise Giroud. A la rentrée prochaine, avec Isabelle Carré, elle devait jouer Savannah Bay au théâtre de l'Atelier, toujours Duras, encore un rôle créé par Madeleine Renaud. Elle aurait fêté là ses soixante ans de théâtre.

Ne cherchez pas son nom dans la liste des anciens élèves du Conservatoire. La vie lui avait donné des cours accélérés lorsqu'elle rencontra Edith Piaf, dont elle devint la secrétaire. Elle avait grandi au Kremlin-Bicêtre (elle y est née en 1918) auprès d'un père employé des chemins de fer et d'une mère brodeuse de perles. A 14 ans, elle entend la langue de Racine à la Comédie-Française : ensorcelée, elle veut devenir actrice. Ses parents préféreraient qu'elle soit institutrice. La pratique de l'anglais lui ouvre des portes : elle devient vendeuse-interprète au Printemps. Et Piaf, donc. Qui bientôt la pousse sur une scène de music-hall : elle annonce les numéros. Elle entre ainsi à pas comptés dans le monde du théâtre. Georges Vitaly la distribue dans le Mal court, pièce d'un jeune homme nommé Audiberti. C'est un triomphe. Elle double la mise avec l'Alouette d'Anouilh.

Suzanne Flon devint très jeune une valeur sûre et une actrice rassurante, pouvant passer de Roussin (la Petite Hutte) à Musset sans perdre son âme ni son entêtant parfum. Avec Loleh Bellon (actrice elle-même), elle connaîtra une longue complicité. Comme deux soeurs. L'une jouant, l'autre écrivant. Les Dames du jeudi, le Coeur sur la main, la Chambre d'amis, Une absence, des pièces belles comme des napperons amidonnés sur lesquels on aurait laissé sécher les fleurs d'un tilleul.

Porte-bonheur. Au cinéma, sa carrière est plus trouée mais féconde. John Huston (Moulin-Rouge), Orson Welles (le Procès), excusez du peu. Chabrol bien sûr, jusqu'à la Fleur du mal, son dernier rôle, l'an passé. Et tant d'autres films (Un singe en hiver avec Gabin). Le grand âge venant, les réalisateurs la glissaient dans les films comme un porte-bonheur. Elle leur portait effectivement bonheur, puisqu'elle nous rendait heureux. Elle est partie sans avoir joué Racine, elle en rêvait. Nous aussi. Bonsoir, madame.

LE MONDE par Brigitte Saligno, article du 17.06.2005

Il faudrait avoir le doigté d’une brodeuse de perles, comme l’était la mère de Suzanne Flon, pour parler de la délicatesse de la comédienne, morte, mercredi 15 juin, dans un hôpital parisien, des suites d’une gastro-entérite. Elle était âgée de 87 ans.

Morte ? S’effacer serait plus juste. Suzanne Flon a disparu, comme elle aimait à le faire au cours de longues marches solitaires dans la forêt de Fontainebleau, où elle avait une maison. Et avec elle s’en va une femme d’une rare discrétion. Mais sa voix ne s’éteint pas, celle qui créa Alarica du Mal court, de Jacques Audiberti, Jeanne de L’Alouette, de Jean Anouilh, ou encore, beaucoup plus tard, Germaine d’Une absence, de Loleh Bellon.

Ceci pour citer trois rôles et trois auteurs qui resteront attachés au nom de Suzanne Flon, la contemplative déterminée qui s’en est allée sans avoir écrit, ou laissé écrire, le livre de souvenirs que plus d’un éditeur lui avait demandé. Elle a toujours refusé : “Pensez-vous que cela soit très intéressant ?” Elle se protégeait en souriant, avec cette politesse exquise teintée d’une mystérieuse ironie perlée ­ – celle-là même qui fit merveille dans ses derniers rôles de vieille dame au cinéma, auprès de Claude Chabrol, dans La Fleur du mal et La Demoiselle.

Suzanne Flon devait faire sa rentrée au Théâtre de l’Atelier, à Paris, dans Savannah Bay, de Marguerite Duras, le 22 septembre. Elle aurait ainsi fêté ses soixante ans de carrière ­ – un mot qui lui va mal. C’est un chemin qu’a suivi la comédienne. Un long chemin qu’elle a voulu et choisi, dans un contexte qui, au départ, ne s’y prêtait pas.

Suzanne Flon était fille d’un employé des chemins de fer et d’une brodeuse de perles qui a arrêté de travailler pour élever ses quatre enfants. Née le 28 janvier 1918 au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), elle grandit loin des arts. Mais elle aime la poésie, et le théâtre surtout, depuis que, à l’âge de 14 ans, elle assiste à une représentation d’Andromaque, de Racine, à la Comédie-Française. Elle en sort éblouie, dit à ses parents qu’elle veut devenir comédienne. Pas question, lui répondent-ils après que l’institutrice leur eut dit que, dans ce milieu, on ne peut arriver “sans compromissions”.

Suzanne Flon attendra donc. C’est l’anglais qui va la sauver. Après avoir suivi des études pour devenir institutrice, elle séjourne en Grande-Bretagne. Quand elle revient, elle commence par être interprète au grand magasin Le Printemps. Elle est à Paris, rencontre des gens. Dont Edith Piaf, qui lui propose de devenir sa secrétaire. Ce qu’elle fait, quelques mois, avant que l’agent de Piaf ne lui donne sa première chance, en la faisant engager comme speakerine de music-hall. Rude école, bonne étoile : il faut annoncer, en tutu, les numéros qui précèdent l’entrée de la vedette de la soirée. Puis elle suit des cours, où elle retrouve Simone Signoret. Et elle joue enfin sa première pièce, Le Survivant, de Jean-François Noël, mis en scène par Raymond Rouleau.

Peu de temps après viendra le succès. Quand Georges Vitaly lui propose d’être Alarica, l’héroïne d’une nouvelle pièce de Jacques Audiberti, Le mal court, dont la première a lieu le 25 juin 1947 à Paris. Après sa création dans une petite salle, Le Poche, la pièce est reprise au Théâtre La Bruyère. C’est un triomphe. Pour la petite histoire : les recettes sont si bonnes qu’elles permettent de faire construire un balcon dans la salle. Pas mal, pour une comédienne, d’offrir ainsi des places à ceux qui viendront après elle.

Six ans après Le mal court, il y aura L’Alouette, de Jean Anouilh, dont Suzanne Flon a déjà joué Antigone. Ce nouveau triomphe, qui lui fait partager la scène avec le jeune Michel Bouquet, consacre le talent et la singularité de Suzanne Flon. Femme fidèle en ses amours des textes, elle jouera également Roméo et Jeannette de Jean Anouilh, passant outre la perversité dont l’auteur savait faire montre envers ses acteurs.

“C’est toujours ce qu’il y a de plus beau, les commencements”, dit L’Alouette à son entrée en scène. Oui, ce furent de belles années que ces années 1950 pour Suzanne Flon qui, dès lors, n’a cessé de jouer. Avec un regret, toutefois, qu’elle évoquera à la fin de sa vie : n’avoir abordé ni Racine ni Marivaux. Son histoire s’inscrit dans une tradition française de l’après-guerre, où l’on trouve André Roussin, Eugène Ionesco, Jean Sarment.

D’AUDIBERTI À ORSON WELLES

Certes, il y aura aussi Musset, Goldoni, Tchekhov ou Pirandello. Mais c’est dans le répertoire écrit sur le fil des jours que Suzanne Flon trouve la matière qui l’intéresse le plus. Ce sera le cas avec Loleh Bellon, dans les années 1980. Loleh Bellon, qui doublait Suzanne Flon dans le rôle d’Ismène dans Antigone, d’Anouilh, à la fin des années 1940, commence à écrire dans les années 1970. Entre les deux femmes se joue une histoire rare d’affinités électives : l’une écrit pour l’autre qui joue pour la première.

Il y aura ainsi Les Dames du jeudi, Le Cœur sur la main, Une absence et La Chambre d’amis. Quatre histoires de femmes brodeuses de sentiments mêlés, prises entre présent et passé, douceur et amertume voilée. Suzanne Flon fait merveille dans ces rôles, dont un, celui de La Chambre d’amis, lui vaudra le Molière de la meilleure actrice, en 1995. Elle est chez elle dans cet entre-deux, cette nostalgie qui ne s’avoue pas, ce sourire secret à la vie.

En parlant de sourire, comment oublier celui qu’offrait Suzanne Flon dans L’Eté meurtrier, le film de Jean Becker, où elle jouait la tante d’Isabelle Adjani. Face à cette écorchée qui venait lui rendre visite et l’appelait “sono cassée” parce qu’elle entendait uniquement ce qu’elle avait envie d’entendre,

Suzanne Flon souriait donc, près de sa fenêtre, et il passait dans ce sourire la tendresse de quelqu’un à qui il n’est pas besoin d’en raconter. Quelqu’un qui en sait un bout sur la vie, mais s’amuse à faire croire qu’il est dupe.

Chez elle, Suzanne Flon avait une chatte et un perroquet, à qui elle avait appris à siffler Le Pont de la rivière Kwaï, et à dire “Suzanne”. Sûrement pour se moquer d’elle, qui protégeait sa grande solitude derrière une attention aux autres, et arrivait toujours calme et à l’heure sur les scènes de théâtre ou les plateaux de cinéma.

Dans la filmographie de Suzanne Flon, il y a de beaux noms : John Huston (Moulin-Rouge), Orson Welles (Mr Arkadin, Le Procès), pour ne citer que les meilleurs, avec Claude Chabrol, bien sûr. Et puis, il y a tous ces films que Suzanne Flon a tournés pour la télévision, qu’elle ne méprisait pas. Elle a joué sous la direction de Claude Santelli (La Vérité de madame Langlois), elle a retrouvé Michel Bouquet dans Le Curé de Tours, de Gabriel Axel, avec qui elle a également tourné L’Oiseau bleu. Avec Max von Sydow, elle a tourné dans Le Dernier Civil, de Laurent Heynemann. Et elle fut du Dialogue des carmélites, sous la direction de Pierre Cardinal.

Voilà. Il y aurait encore à dire, sur cette comédienne qui parraina d’autres comédiennes, et les laisse particulièrement tristes. Sa mort est un départ : nombreux sont, en France, ceux qui semblent aujourd’hui rester sur un quai, tandis qu’une vieille dame s’éloigne. En souriant, bien sûr.

Posté par Coinducinephage à 07:28 - R.I.P. - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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