23 août 2005
FRAGMENTS D'UN DICTIONNAIRE AMOUREUX : MICHEL PEYRELON

Il faut déplorer une fois de plus la mort d'une des figures des plus singulières du cinéma français passée sous silence en 2003 - "Les gens du cinéma", version web n'existait pas alors -. Il fait parti de ces comédiens auquel on assimile volontiers le personnage à ses rôles. C'était l'homme que vous aimerez haïr malgré une voix douce et souvent calme. Heureusement, on peut se référer au formidable livre de Jacques Mazeau & Didier Thouart "Les grands seconds rôles du cinéma français" (Pac, 1984), hélas épuisé, qui dresse son portrait tout en nuance, nous rappelant son rigoureux parcours théâtral. Ils nous apprennent que Michel Peyrelon, avait créé sa propre compagnie , en 1960 passant des classiques aux auteurs modernes. Ils le montrent d'une grande modestie : "Je n'ai encore rien fait", déclare cet acteur envahi par le doute et très exigeant vis à vis de lui-même.
Dans le court-métrage "La bonne adresse" en 1999, il monte dans le taxi d’Olivier Broche – vedette du "Voyage à Paris", pour demander à aller à l’adresse où habite précisément son chauffeur, qui s’en étonne avec bonhomie. Le spectateur craint évidemment le pire, et il y a une chute subtile du scénario. Car l’on est habitué à fréquenter Michel Peyrelon dans des rôles de fous dangereux comme son rôle marquant dans "Les seins de glace" (1974) de Georges Lautner avec lequel il a beaucoup travaillé, où il était le jardinier cerbère de Mireille Darc. Il fallait le voir accueillir le jovial Claude Brasseur de manière abrupte, déclenchant les sarcasmes de ce dernier : "…Il tient bien sur ses pattes arrières pour son âge". Séduit par la présence troublée de sa protégée, il parvient à faire une composition saisissante avec un minimum d’attitudes et de dialogues. Il aura peu de rôles sympathiques, mais on retiendra le rôle du frère mutique de Jacques Debary dans "Rude Journée pour la reine" (René Allio, 1973), subissant sa mauvaise humeur quand il lui rend visite.
Il a fait frissonné d’inquiétude plusieurs générations de spectateurs ou de téléspectateurs. Même humilié par Lino Ventura dans Adieu Poulet (Pierre Granier-Deferre, 1975),– il est un truand éboueur -, on est pourtant pas rassuré pour l’inspecteur, son regard se révélant glaçant même dans une situation où il ne peut se défendre. Qu'il entre dans une assemblée de truands comme dans "L'affaire Crazy Capo", un malaise s'installe d'emblée... Qu'il recueille un jeune orphelin dans le mésestimé "Justinien Trouvé..." (Christian Fechner, 1992), c'est pour lui flanquer des baffes, comme le veut son ordre... Qu'il participe à un film sur l'occupation, c'est pour jouer un collaborateur ("Mon ami le traître, 1988)... Qu'il figure dans un film en Inde en 1925, s'est pour figurer en ignoble trafiquant d'ivoire, flanqué se son acolyte joué par le formidable Serge Merlin, ne dédaignant le meurtre pour arriver à ses fins, dans le méconnu "Tusk" (Alexandro Jodorowsky, 1978). La panique n'est jamais loin avec lui...
À l’image de son magistral Schumacher de "Dupont-Lajoie" dans son rôle de notaire cauteleux, il pousse ces compagnons de vacances dans l’ignominie. Son côté respectable n’est qu’un masque dissimulant la bassesse et la crapulerie de son personnage. Il est donc à l’aise dans le côté froid, calculateur quand il organise ses basses œuvres. Toujours chez Yves Boisset, n’oublions pas l’autoritaire et opiomane Lieutenant Keller dans "R.A.S.", le truand manipulateur dans "Folle à tuer", et le fermier qui brûle évidemment ses terrains pour avoir une assurance dans "Radio Corbeau". Comme il est toujours formidable dans ce type de rôles, les cinéastes le cantonnent aisément dans ces emplois. Bertrand Blier l'appréciait beaucoup lui confiant un rôle de médecin, devant soigner sous la menace Patrick Dewaere dans "Les valseuses" (1973), l'un des premiers misogynes suivant le tandem Rochefort-Marielle pour prendre le maquis ! "Calmos" (1976), et il est l'un des voisins de Nathalie Baye, "Notre histoire" (1984).
Dans l’un de ses meilleurs films dans "La part du lion" (Jean Larriaga, 1971), où en sbire de Raymond Pellegrin, il note froidement dans un petit calepin tous mes faits et gestes de ses ennemis ou associés – le tandem Robert Hossein et Charles Aznavour -. Mais il peut être un sympathique, mari dégénéré de Laura Antonelli dans "Docteur Popaul (Claude Chabrol, 1972), et il trouve un de ses rôles les plus truculents en truand "borsalinesque" dans "La scoumoune" (José Giovanni). Il y est "l'élégant", en compagnie de son âme damné "Fanfan" - excellent Philippe Brizard -, ses habitudes vestimentaires finissant d'ailleurs par lui jouer des tours... Dans "Le plus beau métier du monde" (Gérard Lauzier, 1996), il est un commissaire compréhensif, bien qu'impuissant face à un Gérard Depardieu dépassé par les événements, le jetant dehors, pour son bien, quand il veut passer une nuit en prison, et allant même jusqu'à lui apporter des croissants.
Il n’aura de cesses que de vouloir casser cette image, osant le burlesque ou les frontières du ridicule, dans "Le faux-cul" curiosité de 1975, signée Roger Hanin, il joue un espion travesti en une Mme Irma d’opérette hautement improbable, diseuse de bonne aventure pour berner un dictateur africain, qui rit sous cape à ce rocambolesque spectacle. Son personnage finit même déguisé en poule dans un cirque, un sacré festival… Dans l'attachant "Un nuage entre les dents" 'Marco Pico, 1973), il est un travesti dans un spectacle minable. Il vole même la vedette, à un Jerry Lewis pas très à l’aise et doublé par Roger Carel, dans le cornichon "Retenez-moi où je fais un malheur" (Michel Gérard, 1984), où il est un trafiquant camouflé en agent amoureux transi d’une excentrique joué par une Laura Betti déchaînée.
Il sombre dans le nanar pur et dur, comme dans les films de Philippe Clair, "Les réformés se portent bien" (1978), où il incarne un capitaine forcément sadique pour mettre au pas des sous-bidasses, tire-au-flanc, sous-doués. Evidemment rendu chèvre par les cloches, il sera éconduit par sa femme – Evelyne Buyle – et même par le caricatural Daniel Derval ! caricature homophobe du gros comique qui tâche, qui préfère partir avec une femme dont il a un enfant ! Dans "Le cowboy" (Georges Lautner, 1984), il nous livre une savoureuse parodie de Don Corleone, composition qu'il reprendra dans l'un des épisodes de "Sueurs froides", aimable série TV présentée par Claude Chabrol.
Il était impressionnant dans un film belge "les sept péchés capitaux" où il était un riche achetant un enfant à des pauvres. Ca manière de prononcer "Ces gens là sont ignobles" est digne d'un Saturnin Fabre déclamant "Tiens ta bougie droite" dans "Marie-Martine". Un très grand comédien mort dans la plus totale discrétion en juin 2003 avec un spectre assez large des films d'auteur à Philippe Clair. Précisons que Claude Lelouch et Mehdi Charef l'appréciaient beaucoup. Il était capable des nous embarquer dans des dimensions fantastiques, comme son rôle de directeur de cirque dans "Le nain rouge" (Yves Le Moigne, 1997). À noter que Michel Peyrelon a souvent participé à des films de jeunes metteurs en scènes ("Un professeur d'Américain" tourné pour l'INA, l'expérimental "Xueiv", vieux à l'envers...), dans des films expérimentaux ou marginaux, et a eu même un premier rôle, selon Thouart et Mazeau, dans "Véronique ou l'été de mes treize ans" de Claude Guillemin, aux côtes d'Anouk Ferjac. Derrière ses compositions de monstres, on devinait une sensibilité certaine, reste à savoir si ce comédien cultivé avait souffert de ses rôles inquiétants.

Michel Peyrelon, dans un des ses derniers rôles dans "Médée"
A lire son portrait par Yvan Foucart dans le site des Les gens du cinéma avec une photo de Philippe Schroeder.
Mise à jour du 30/11/2007