Le coin du cinéphage

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26 décembre 2005

L'ATTENTAT

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J’ai raté hélas le film de Serge Le Péron "J’ai vu tuer Ben Barka", avec Charles Berling et Simon Abkarian, traitant de L’affaire Mehdi Ben Barka.  Elle avait déjà fait l’objet d’un film en 1972, "L’attentat" une libre adaptation par Yves Boisset, pour des raisons évidentes de censures Mehdi Ben Barka, leader de l’opposition marocaine devenant Sadiel, et Georges Figon devenant François Darien, un aventurier obligé de faire la chèvre pour les "Renseignements généraux", ce qui nous donne une performance de l'excellent Jean Bouise, en cynique chafouin. Yves Boisset me semble un talent à réhabiliter, si les cinéphiles crient au génie – à raison – pour un Riccardo Freda ou un Vittorio Cottafavi, ils l’ont très souvent dénigré, opposant les nobles causes traitées utilisées à de fins de films spectaculaires, et d’un manichéisme contre une mise en scène à l’Américaine. Ce jugement est très dur finalement, tant la critique ici d’une société corrompue est acerbe critiquant ouvertement les arcanes du pouvoir en France. Le film débute par un complot ourdi, dans la pénombre ce qui est certes un cliché, par un ministre français – Jacques François – distingué forcément mais sorte de monstre raisonné – et un espion anglo-saxon – Nigel Davenport, vu dans "Phase 4", il y a peu. Darien – Jean-Louis Trintignant, superbe - va servir de chèvre, par l’entremise d’un avocat d’affaires véreux – Michel Bouquet, jouant dans la délectation du salaud respectable -. Darien vivant avec une bourgeoise américaine - Jean Seberg à fleur de peau -, en mal de rébellion contre l’ordre établit – il lui déclare cyniquement qu’elle "va au peuple comme la vache va au taureau", doit attirer son ami Sadiel – Gian Maria Volonte dont on connaît le parcours politique, donnant du charisme à un personnage réinventé, et très bien doublé par Marcel Bozzuffi -, en exil en Suisse. Le but de ce complot ourdi contre ce leader progressiste, est de le neutraliser, l’idée d’une émission de télévision dans une ORTF servile, présentée par Pierre Garcin, à la botte du pouvoir – Philippe Noiret, suffisant et hautin -, n’est qu’un leurre. La nostalgie de son pays – un pays d’Afrique du Nord, jamais nommé mais c’est bien le Maroc – réussit à faire sortir Sadiel de sa réserve, d’autant plus qu’on lui promet un rôle politique contre le colonel Kassar – Michel Piccoli, très impressionnant -.

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Daniel Ivernel, Marc Mazza, Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret et Michel Bouquet

Le film a tous les éléments du thriller abouti d’Ennio Morricone à la musique, d’un scénario solide de Ben Barzman – tricard black listé du temps du Maccarthysme -, et des dialogues mordants de Jorge Semprun – l’écrivain américain –Roy Scheider, énigmatique, trouvant que les femmes présentes – en fait des entraîneuses - dans un cocktail mondain  ont "Le cul qui sent l’UDR". Il y a des scènes très impressionnantes, notamment celles avec Jean-Louis Trintignant, instrument malgré lui, mais pas sans reproches, manipulable à merci par son côté aventurier opportuniste, Sadiel, qui regrette les sons de son pays, de sa manière de raconter qu’enfant pauvre il faisait le pied de grue pour qu’on le prenne dans une école réputée. Les confrontations entre deux sont superbes, de même que la rencontre entre Sadiel et le colonel Kassar – Michel Piccoli, cruel, les yeux mangés par des lunettes noires -, et la manière de ce dernier de se servir d’un couteau pour neutraliser son hôte gênant par trop d’absolu. Il ne semble ne pas y avoir aucune échappatoire, on ne retrouve qu’un peu de probité, et encore méfiante, que chez un commissaire de quartier – François Périer, dépassé par les évènements et finalement très touchant - ou un avocat de gauche - Bruno Cremer, dans la sobriété -. Les policiers ne se posent pas trop de questions, du moment qu’ils sont couverts – Georges Staquet et Pierre Santini, oubliant très vite leurs états d’âmes devant une choucroute -. Les officiels ne manquent pas à faire appel à un grand truand ex-collabo, pour organiser une entrevue – Daniel Ivernel, dans un rôle fortement antipathique-. Et l’on retrouve même, un long travelling dans une grande salle d’écoute téléphonique instrumentalisée, qui trouve un écho particulier après les polémiques encore d'actualité il y a peu. A noter, que temps d'une scène d'action, Jean-Louis Trintignant traverse un des bidonvilles de la banlieue parisienne, rarement montré au cinéma. Il faut souligner l'intérêt qu'à Yves Boisset pour les seconds rôles - j'avais complété il y a quelques temps la fiche d'IMDB, les patibulaires (mais presque, comme disait Francis Blanche), Marc Mazza, Roland Blanche, Jean Bouchaud, Jacques Richard, mais aussi Michel Beaune en officier de police inquiet, Jean-François Calvet en bourgeois pédant, André Rouyer en majordome dévoué, les cascadeurs Lionel Vitrant et Sylvain Lévignac. Et il y a Denis Manuel, un grand sous-utilisé au cinéma, en étudiant perdu entre sa volonté de survivre, et celle de défendre ces idées, d'une grande sensibilité il amène une grande humanité à son personnage. On se met à imaginer un film actuellement qui mettrait en question le pouvoir, dissimulé derrière la raison d'État, et là on devient songeur. Martin Wincker parlait sur France Inter dans l'émission d'Yvan Levaï, de son projet de série parlant de "Matignon", vite envoyé aux orties. Le parcours d'Yves Boisset mérite qu'on le revisite. N'attendons pas qu'il cesse son activité pour le redécouvrir.

Jean-Louis Trintignant, Roland Blanche, François Périer, X, Gian Maria Volonte & Michel Piccoli

ARTICLE - LE MONDE

Yves Boisset, cinéaste : "On a tout fait pour m'empêcher de réaliser "L'Attentat"" Propos recueillis par Jean-Luc Douin -  Article paru dans l'édition du 02.11.05   Après 1968, le cinéma français s'est autorisé à porter à l'écran quelques scandales politiques. Nombre de ce que l'on appela alors les "fictions de gauche" se heurtèrent à la censure. Ainsi, Yves Boisset, auteur en 1972 avec l'écrivain et scénariste Jorge Semprun de L'Attentat, thriller inspiré par l'enlèvement du dirigeant socialiste marocain Mehdi Ben Barka, rencontra-t-il mille difficultés à tourner, même si les noms des personnages étaient changés.

Dans quelles conditions avez-vous pu réaliser L'Attentat ? On a tout fait pour m'empêcher de réaliser le film. D'abord, j'avais obtenu l'avance sur recettes. Elle me fut brutalement supprimée, sous un prétexte ténébreux : le dossier déposé était prétendument non valide. Puis j'ai dû encaisser un nombre incalculable de refus d'autorisation de tournage, pour des motifs administratifs plus ou moins justifiés. On ne me refusait jamais officiellement un lieu pour des raisons politiques, à cause de la coercition morale du script ou de la violence de certaines scènes, mais toujours pour des raisons hypocrites d'"entrave à la circulation". Ainsi, j'ai dû tourner à la sauvette, en images volées, avec une caméra planquée dans une voiture, ou à l'étranger, toutes les scènes se déroulant dans un aéroport, une gare, certaines rues. Ou bien dans des banlieues rouges, où la préfecture de police n'avait pas autorité.

La scène de l'enlèvement de Ben Barka a néanmoins été tournée en plein Saint-Germain-des-Prés ! Ben Barka a été enlevé devant la brasserie Lipp. Mais Cazes, le propriétaire de la brasserie, qui nous accueillait sans problème, a reçu des pressions et des menaces de contrôles sur la sécurité de son établissement, ses W-C, son issue de secours. Il a tenu bon, et parce qu'il avait fait des études de droit, il savait que nous étions libres de tourner chez lui, ainsi que sur 1 mètre de trottoir devant sa terrasse. Le deuxième jour de tournage, la police avait trouvé un truc pour me rendre la tâche impossible : il y avait des flics partout entre le drugstore et la brasserie ; il s'en trouvait toujours dans le champ. Alors j'ai fait de l'intimidation, moi aussi, en convoquant toutes les vedettes du film, Piccoli, Trintignant, Noiret, Bouquet et Cremer. Ils n'ont pas osé les embarquer.

Ces tracas ont-ils continué après le tournage ? La censure n'a rien pu couper, car nous avions pris des tas de précautions juridiques. En revanche, j'ai eu un problème avec un journaliste de l'AFP, Philippe Bernier - mort en avril 2000 -, qui avait servi d'intermédiaire avec Figon pour donner rendez-vous à Ben Barka. La production avait signé un accord avec lui : moyennant une grosse somme d'argent, il s'interdisait d'attaquer le film en diffamation. Cet accord devait rester secret. Lors d'un débat, un journaliste a affirmé que Bernier avait qualifié le film de "fumisterie". En faisant allusion, dans ma réponse, à cet accord, et en l'accusant de "vendre son honneur", d'"être un indicateur de police", j'ai fait une erreur qui m'a coûté 200 000 francs (30 500 euros) en dommages et intérêts à payer à cet individu, qui avait fait venir pour témoigner en sa faveur à la 17e chambre correctionnelle un commissaire bien connu pour ses coups tordus.

Posté par Coinducinephage à 23:21 - FILMS - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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