18 octobre 2006
MORT DE DANIEL EMILFORK

Daniel Emilfork & Jacques Tardi, à l'occasion d'un hommage organisé par le dessinateur pour son idole, pour "Télérama".
Annonce de la mort de Daniel Emilfork, le cinéma ne lui aura pas donné des rôles à la mesure de son talent. Le cinéma français, notamment, était sans doute trop réducteur pour apprécier les subtilités de son jeu, et son phrasé si spécial. Il était pourtant un inoubliable "Le Kanak" dans "Chéri-Bibi", face à Hervé Sand, qui lui confèrera en 1975, une grande notoriété. Un grand monsieur avec un fort sens de l'autodérision quand il parlait de son visage de gargouille. J’avais eu la chance de le voir jouer en 2000, sa pièce "Pueblo Horno", un monologue sobre mais poignant, où il évoquait avec beaucoup de sensibilité son enfance au Chili. Il était né d’une famille russe et de culture juive. Il citait sa maîtresse parlant de lui comme "Ni noir, ni blanc, mais gris, juif". Une enfance difficile, son frère devint proche du régime de Pinochet, il souffrait de sa bisexualité et il avait perdu son talon dans une voie ferrée de son village, suite à une tentative de suicide à 17 ans. Il commence à s’intéresser au théâte avec Alejandro Jodorowski. Il s’exile en 1949, dans le plus complet dénuement. Il fint par suivre les cours de Tania Balachova, suite à une rencontre décisive avec l’EPJD, prônant l’enseignement par le jeu dramatique. Il y rencontre "une autre grenouille" (1) - un bibelot représentant une grenouille jouese de golf, était son totem, dans son modeste appartement -, - en la personne de la comédienne Denise Péron. Elle devient sa femme et lui donnera une fille Stéphanie Loïk, également comédienne. Les premiers engagements arrivent, avec les petits rôles dans la télévision du temps des "Buttes Chaumont", ou au cinéma comme dans "Frou-Frou" en 1954, où on le reconnaît en invité d’un bal masqué. Les débuts sont difficiles, il aimait à raconter, son permier rôle, le rôle du grand méchant loup dans une adaptation du "Petit Chaperon rouge" : "Un jour, il ôte son masque en pleine représentation et des centaines d'enfants se mettent à hurler, il en rit encore". (1) C’est le théâtre qui lui apporta le plus de satisfaction, notamment avec Patrice Chéreau qui le dirige dans le rôle titre de "Richard II", il lui demande ensuite d’être son coach pour "Troller", avant de le placer à la tête de l’école des Amandiers. Il n'avait pas voulu se laisser enfermer dans des rôles, souvent improbables de vampires - il semble se caricaturer dans son rôle draculesque dans "Au service du diable", selon un rédacteur du livre-somme "Cinéma Belge" (1999) - ou de truands inquiétants. Il craque un jour devant Alain Robbe-Grillet qui l’employa à deux reprises dans "Trans Europe Express", et dans l’onirique "Belle captive" : "Contrairement à ce que vous croyez, je ne peux pas avoir une gueule de gangster : quand vos ancêtres grimpaient aux arbres, les miens lisaient le Talmud" (1). Il est vrai que le cinéma n'a pas eu beaucoup d'imagination à son sujet. C’était un personnage au phrasé très spécial, assez curieux avec un comportement de diva, selon Jean-Pierre Jeunet, prêt à faire des procès à tout le monde aux moindres prétextes, mais aussi très touchant car blessé par la vie, comme il le confiait dans le commentaire du DVD de son film "La cité des enfants perdus". Son rôle de Krantz, savant fou et voleur de rêves d’enfant sera l’un de ses meilleurs rôles, mais il refusera cependant le rôle tenu par Serge Merlin dans "Amélie Poulain". Mais il est aussi bien à l'aise dans la farce, comme dans son inoubliable composition de "libellule", prenant une incroyable posture d’insecte dans le "Casanova de Fellini" ou son rôle d'Egyptien servile dans "Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ". Il aura pourtant avec Jacques Baratier, une collaboration fructueuse, du joueur de luth dans "Goha le simple" (1956), en passant par "La poupée" d'après Jacques Audiberti et "L'or du duc" (1965). Son côté inquiétant est souvent utilisé de l’espion joueur d’ocarina dans l’internationale distribution des "Espions" de Clouzot, à l’étrange propriétaire d’un hôtel meublé "Meurtres à domicile". Mais à un sentiment de menace, il pouvait conférer une drôlerie incroyable, que l’on songe à son rôle de tueur dans "Ballade pour voyou". Il joue un convoyeur, répondant au doux nom de "Molok" chargé de récupérer une valise noire auprès du personnage joué par Laurent Terzieff. Il ne cesse en l’escortant de lui dire "Comment va votre sœur ?", alors que Terzieff lui répond, complètement interloqué qu’il est fils unique. Molok en fait ne parle pas français, et ne fait que répéter la seule phrase qu’il connaît en Français pour l’avoir entendu dans une méthode assimil ! C’est l’occasion d’un formidable moment de cocasserie. Il était prompt à participer à des films expérimentaux, ou onirique comme dans "Taxandria" de Raoul Servais. Il pousse même le radicalisme jusqu’à ne prêter que son corps et sa gestuelle pour personnifier la Mort dans "Le passage", comme me confiait René Manzor, rencontré lors d’une avant-première. Il était ravi que l’on ne l’utilise pas, pour une fois, son singulier visage. C'était l'un de mes acteurs préférés, et je m’aperçois qu’il est difficile de lui rendre véritable justice. C’est finalement sa fille qui en a le mieux parlé : "Il a été incroyablement sous-employé. Les gens ont peur de lui alors que c’est un grand professionnel. Je pense que ce n’est pas en France qui aurait dû aller". (1). Selon ce même article, il disait avoir achevé un roman autobiographique "Le Batracien", qu'il ne souhaiter publier qu'après sa mort. Vous pouvez consulter un portrait original à son sujet : Portrait d'un prince hors-norme. Addenda du 2/12/2007 : On le retrouve une dernière fois, éblouissant en médecin militaire dans "Faut que ça danse" de Noémie Lvovsky, en voisin du personnage de Salomon, superbement campé par Jean-Pierre Marielle. Il faut le voir lui donner son diagnostic en créant une véritable panique, lui parler de l’incongruité d’avoir une vie sexuelle à son patient âgé, un grand moment délirant et jubilatoire.
(1) Libération du 17/02/1998.

Daniel Emilfork © François-Marie Banier
CV, établi avec Christophe Bier
Filmographie : 1954 Frou-Frou (Augusto Genina) - Futures vedettes (Marc Allégret) – 1955 Sophie et le crime (Pierre Gaspard-Huit) – 1956 Notre-dame de Paris (Jean Delannoy) – Saint on jamais ? (Roger Vadim) – 1957 Une Parisienne (Michel Boisrond) – Goha (Jacques Baratier) – Les espions (Henri-Georges Clouzot) – Maigret tend un piège (Jean Delannoy) – Sans famille (André Michel) – Le temps des œufs durs (Norbert Carbonnaux) – 1958 Le joueur (Claude Autant-Lara) – Les motards (Jean Laviron) – 1959 Du rififi chez les femmes (Alex Joffé ) – Pantalaskas (Paul Paviot) –1960 Le bal des espions (Michel Clément) – 1961 Le triomphe de Michel Strogoff (Victor Tourjansky) - Seul… à corps perdu (Jean Maley) – La poupée (Jacques Baratier) - Le rendez-vous de minuit (Roger Leenhardt) – 1962 Les bricoleurs (Jean Girault) – Ballade pour un voyou (Claude-Jean Bonnardot) – 1963 L’assassin viendra ce soir (Jean Maley) - OSS 117 se déchaîne (André Hunebelle) - Château en Suède (Roger Vadim) - Des frissons partout (Raoul André ) - Voir Venise et crever (André Versini) - 1964 - Le commissaire mène l’enquête [épisode "Fermez votre porte"] (Fabien Collin & Jacques Delile) - What’s new Pussycat ? (Quoi de neuf Pussycat ?) – Lady L (Id) (Peter Ustinov) – 1965 L’or du duc (Jacques Baratier) – Dis-moi qui tuer (Étienne Périer) - The liquidator (Le liquidateur) (Jack Cardiff) – 1966 Trans-Europ-Express (Alain Robbe-Grillet) - Lotosblüten für Miss Quon (Coup de Gong à Hong Kong) (Jürgen Roland) – 1967 L’inconnu de Shandigor (Jean-Louis Roy) – 1969 Midi-Minuit (Pierre Philippe) – 1971 Kill (Id) - Au service du diable / Le château du vice / La nuit des pétrifiés (Jean Brismée) – 1972 Travels with my aunt (Voyages avec ma tante) (Georges Cukor) - 1975 Il Casanova di Fellini (Le Casanova de Fellini) (Federico Fellini) – 1977 Who is killing the great chefs of Europe ? (La grande cuisine, ou l’art et la manière d’assaisonner les chefs) (Ted Kotcheff) – 1978 The thief of Bagdad (Le voleur de Bagdad) (Clive Donner) (Téléfilm diffusé en salles en Europe) – Subversion (Stanislav Stanojevic, inédit) – 1979 L’extraordinaire ascension de Maurice Bellange (Bruno Decharme, CM) – 1982 Meutres à domicile (Marc Lobert) - Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (Jean Yanne) – La belle captive (Alain Robbe-Grillet) – 1985 Pirates (Id) (Roman Polanski) – 1986 Le passage (René Manzor, silhouette de la mort seulement) – 1987 Niezwykla podróz Baltazara Kobera (Les tribulations de Balthazar Kober) (Wojciech J Has) - 1990 Artcore oder Der Neger (Heinz Peter Schwerfel, film expérimental) – 1993 De Vliegende Hollander (Le Hollandais volant) (Jos Stelling) – L’écriture de Dieu / Die Inschrift des Gottes (Heinz-Peter Schewerfel, CM) – 1994 Lou n’a pas dit non (Anne-Marie Miéville, voix seulement) - Taxandria (Raoul Servais) – 1996 La cité des enfants perdus (Marc Caro & Jean-Pierre Jeunet) – 1997 Babel (Gérard Pullicino, voix seulement) – 1998 Les frères Sœur (Frédéric Jardin) - 2001 Pat (Harold Vasselin, CM) - 2006 L’homme de la lune ((Serge Elissalde, film d’animation, CM, voix) - Faut que ça danse (Noémie Lvovsky).
Télévision : 1955 Crime et châtiment (Stellio Lorenzi) – 1956 La chemise (René Lucot) – Le revizor (Marcel Bluwal) – Cece (Bernard Hect) – 1959 Cristobal de Lugo (Jean-Paul Carrère) – 1960 Le fils du cirque (Bernard Hecht) – Un beau dimanche de septembre (Marcel Cravenne) - 1961 Youm et les longues moustaches (Yves-André Hubert) – Le massacre des innocents (Roland Bernard) – Le musée hanté – 1962 Magic Story - L’inspecteur Leclerc enquête : Feu monsieur Serley (Jean Lavrion) - L’esprit et la lettre : Candide ou l’optimisme (Pierre Cardinal) – 1963 Babaji et le roi Pataf (Anne-Marie Ullmann) - La caméra explore le temps : La conspiration du général Malet (Jean-Pierre Marchand) – 1964 Le héros et le soldat (Marcel Cravenne) – 1965 L’école de la médisance (François Gir) – La part du pauvre (Éric Le Hung) – 1967 Mars : mission accomplie (Edmond Tyborowski) – Signé Alouette (Jean Vernier) – 1968 Les bas-fonds (Jean-Paul Carrère) – La prunelle (Emond Tyborowski)- Graf Yoster gibt sich die Ehre (Le comte Yorster a bien l’honneur : Johann and co) (HW Schwarz) – 1970 Reportages sur un squelette ou Masques et bergamasques (Michel Mitrani) - Le dernier adieu d’Armstrong (Gilbert Pineau) - Allô police : La pantoufle de jade (Daniel Leconte) – Jumbo ein elefantenleben / Jumbo jet (Michael Phflegar) - Rendez-vous à Badenberg (Jean-Michel Meurice) – 1971 Romulus le grand (Marcel Cravenne) – 1972 La cantonade (Pierre Philippe) – 1973 Le canari (Peter Kassovitz, voix du récitant) – 1974 Chéri-Bibi (Jean Pignol) – Le comte Yoster a bien l'honneur : Un petit détail - 1977 Double détente (Claude-Jean Bonnardot) - Zwei himmlische Töchter : Ein Sarg nach Leech (Michael Phflegar) – 1980 Porporino (André Flédérik, captation) – 1981 Caméra une première : Square X (Jean Kerchbron) – 1986 Riviera (Alan Smithee [John Frankenheimer]) – 1987 Trakal (épisode N ° 4) (Gilles Bastianelli) – La poupée - Les mystères de l'agence K (Gérald Frydman) – La dernière fuite (Yves Turquier & François Verret, CM, + conception, [ captation spectacle dansé ]) - 1988 La fée Carabine (Yves Boisset) – M’as-tu vu : Le trésor des Cardeillac (Éric Le Hung) – Sueurs froides : Mort en copropriété (Arnaud de Sélignac) – 1990 Un film sur Georges Pérec [deux parties : "Te souviens-tu de Gaspard Wincker ?" & "Vous souvenez-vous de Gaspard Wincker ?" (Catherine Binet, récitant présent à l’image) – 1991 The first circle (Le premier cercle) (Sheldon Larry) – 2001 Les archives de Jean-Pierre Jeunet (vidéo) - 2005 Les rois maudits (Josée Dayan).
Théâtre : 195? Le petit chaperon rouge - Les méfaits du tabac, d'Anton Tcheckhov - L'autoclète, d'Alfred Jarry. Mise en scène de Pierre Alec Quains. Théâtre de la Huchette. 1951 La Tour de Nesle, d’après Alexandre Dumas fils. Mise en scène Pierre-Alec Quains - 1952 Doña Rosita de Federico Garcia Lorca. Mise en scène Claude Régy. Théâtre des Noctambules. - 1954 La matinée d'un homme de lettres. Théâtre de la Huchette- La peur de Georges Soria. Mise en scène Tania Balachova. Théâtre Monceau - Les Trois Sœurs de Tchekhov. Mise en scène Sacha Pitoëff. Théâtre de L’Oeuvre. - 1955 Homme pour homme. Théâtre de l'Oeuvre. - Les poissons d'or, de René Aubert. Mise en scène d'André Villiers. Théâtre en Rond. -1956 Les amants puérils de Crommelynck. Mise en scène Tania Balachova. Théâtre des Noctambules. - 1958 Ubu-Roi d’Alfred Jarry, au TNP - 1961 Dommage qu’elle soit une putain de John Ford. Mise en scène Lucchino Visconti.- Miracle en Alabama, de William Gibson. Mise en scène de François Maistre. Théâtre Hébertot. - 1965 L'autre royaume, de Marc Desclozeaux. Théâtre de Poche-Montparnasse. Mise en scène seulement. - Zoo story, d'Edward Albee. Mise en scène seulement. 1966 Hélas ! Pauvre Fred de James Sanders. Mise en scène Daniel Emilfork. Théâtre de Lutèce. - 1968 Le Manteau d’astrakan de Pauline Macauly. Mise en scène Daniel Emilfork. Comédie de Paris. - 1970 Richard II deWilliam Shakespeare. Mise en scène Patrice Chéreau. Théâtre de L’Odéon. - 1973 Toller, scènes d’une révolution allemande. Mise en scène Patrice Chéreau TNP Villeurbanne et Théâtre de L’Odéon - 1974 Zalmen ou la folie de Dieu d’Elie Wiesel. Mise en scène Daniel Emilfork. Nouvelle Comédie.- 1979 Kafka, Théâtre complet. Mise en scène André Engel. Théâtre National de Strasbourg. - 1980 Archéologie. Mise en scène Christiane Cohendy. Le Lucernaire - Porporino, de Domique Fernandez. Festival d'Aix en Provence. 1981 Les fiancés de Loches. Théâtre de Boulogne Billancourt. 1983. Lulu au Bataclan de Franck Wedekind. Mise en scène André Engel. - 1983 Minetti de Thomas Bernhard. Mise en scène Gilles Atlan. Festival d’Avignon.- 1986 Marat-Sade de Peter Weiss. Mise en scène Walter Le Moli. MC93 Bobigny. - 1987 Mindadoo Mistiru, mise en scène de François Verret. Festival de danse d'Aix en Provence - 1988 La Journée des chaussures de Denise Péron, Daniel Emilfork, Frédéric Leidgens. Festival d’Avignon et Nanterre-Amandiers. - 1991 Pas là de Samuel Beckett. Mise en scène Jean-Claude Fall. Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. - Voyage à Weimar, de Dominique Guilhard. Théâtre de la Bastille. - Le voyage, spectacle en 2 parties composé d'une reprise d'"Archéologie" et de la création de "Domus", de Daniel Emilfork & Frédéric Leidgens. Théâtre Paris-Villette. - 1997 Comment te dire de La Métaphore à Lille, puis au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis - 2000 Pueblo Horno de Daniel Emilfork. Théâtre Le Lucernaire. - 2003 Lettre ouverte à Renée Saurel de et mis en scène de Daniel Emilfork.

ARTICLE : Télérama n° 2898 - 28 juillet 2005
INTERVIEW
"Il faut être aventurier pour être comédien"
Dialogue à trois avec Daniel Emilfork, formidable acteur et source d'inspiration pour le dessinateur
Une silhouette inoubliable dans des films (presque tous) oubliables. Un demi-siècle d'apparitions éclairs singulières, mais aussi, au théâtre, des performances qui l'ont imposé comme un grand comédien. Et un modèle pour Tardi, qui s'est inspiré de lui pour certains de ses personnages, en particulier dans la série des Adèle Blanc-Sec et dans La Véritable Histoire du Soldat inconnu. Daniel Emilfork, qui s'est lui-même surnommé « la vieille gargouille », habite deux pièces minuscules et nues, au pied du Sacré-Cœur. Tardi repère avec émotion que le vieil immeuble est situé tout près du champ polonais, haut lieu des premières escarmouches de la Commune... Daniel Emilfork a 81 ans, sa silhouette est devenue une épure fragile. Il se dit « épuisé ». Il semble l'être, mais très vite il s'anime, le geste ample, l'ironie en embuscade.
Jacques Tardi : Pour moi, vous êtes un personnage qui, depuis que je vous ai vu dans Les Espions, de Clouzot [1957], n'a plus cessé de me fasciner. J'étais jeune. Je suis devenu dessinateur, j'ai vu d'autres films où vous n'aviez souvent que des rôles secondaires, et pendant toutes ces années, vous avez été sans le savoir une source d'inspiration pour moi.
Daniel Emilfork : Mais vous ne savez rien de moi ! Le compliment est terrifiant, je ne sais pas quoi répondre. Juste ceci : les acteurs qui sont conscients de leur image, de leur manière d'être, ça devient vite de la pacotille. Moi, ça ne me préoccupe pas.
Jacques Tardi : Je me souviens très bien d'une scène du film de Clouzot où vous jouiez de l'ocarina. Vous ne faisiez rien d'extraordinaire mais ça m'avait terriblement impressionné. J'ai constaté aussi, depuis, que face à vous, les autres comédiens paraissaient souvent fades...
Daniel Emilfork : C'est la présence. Sur un plateau de théâtre ou de cinéma, il y a ceux qui projettent et ceux qui ne projettent pas. On veut souvent exacerber l'expression. C'est stupide. Dans Les Espions, j'avais une scène où je rôdais autour d'une cabine téléphonique en écoutant ce qui se disait. Après la prise, le chef op a dit : « Ce type n'exprime rien. » Mais savoir écouter, c'est jouer ! Dans ce film, beaucoup d'acteurs qui en faisaient des tonnes étaient à chier. Un bon acteur permet au mystère du jeu d'émerger. Dès qu'on se mêle de vouloir contrôler cela, c'est mort. On peut enseigner des petites choses techniques, mais il est plus utile de faire comprendre à un apprenti comédien qu'on est acteur ou pas. Ça ne s'apprend pas.
Télérama : Au théâtre, vous avez joué des pièces prestigieuses, au cinéma, des rôles souvent anecdotiques. Comment avez-vous vécu ce grand écart ?
Daniel Emilfork : Si, aujourd'hui, j'ai une retraite misérable, c'est parce que j'ai parfois joué des pièces importantes sans fiche de paie. Ce qui me donnait l'élan, c'était le texte. Mais je ne me plains pas. Les gens qui ne sont pas aventuriers ne peuvent pas être vraiment comédiens. Au cinéma, les cachets modestes que je touchais en jouant les gangsters, les affreux m'ont permis de nourrir ma fille. Les metteurs en scène sont sans imagination. Après le rôle de savant fou dans le film de Jeunet [La Cité des enfants perdus], on m'a proposé des personnages de vampires, de fantômes. Je ne suis pas que cela...
Jacques Tardi : Fellini, lui, ne vous a pas « raté » en vous engageant dans son Casanova. J'essaie d'imaginer ce qu'a pu être votre rencontre avec lui...
Daniel Emilfork : Je me suis entendu à ravir avec lui. Après m'avoir remarqué dans un film de télévision, il m'avait convoqué pour jouer... un œil regardant à travers un trou. Sur place, il m'a écrit une scène en me disant : « Je veux que vous soyez une libellule. » J'ai compris qu'il ne fallait surtout pas être réaliste, qu'il était à la recherche du merveilleux, de son enfance... Le premier jour, on m'avait jugé comme un moins que rien. Puis Fellini a commencé à me lancer après chaque prise : « Danielito, ça vaut 1 million de lires ce que vous venez de faire ! » Alors, le regard des autres a changé du tout au tout. C'est ça, le monde du cinéma : terrifiant.
Jacques Tardi : On devine en vous regardant et en vous écoutant que la médiocrité vous insupporte...
Daniel Emilfork : Cela m'a coûté la moitié de ma carrière. Quand un metteur en scène m'emploie, je fais ce qu'il me demande. Mais mes yeux disent ce que je pense.
Jacques Tardi : Je me souviens avoir lu un article dans lequel vous disiez que si vous aviez décidé, en quittant le Chili, d'aller vivre en Amérique, vous auriez fait une tout autre carrière. C'était un regret ?
Daniel Emilfork : Non, j'ai choisi la France par passion. Au Chili, j'appartenais à une petite clique d'amis très francophiles et très radicaux. Pour nous, le monde était divisé en deux catégories, les merdes et les sous-merdes. Les merdes avaient lu Proust, les sous-merdes, non. Moi, je voulais vivre au pays de Proust. J'étais naïf. Mais je me suis tout de suite senti bien ici.
Jacques Tardi : Je continue à être étonné par le manque de curiosité des gens de cinéma à votre égard. S'ils vous avaient donné de grands rôles, je suis convaincu que le public vous aurait suivi, que vous seriez devenu une vedette comme un Michel Simon ou un Peter Lorre...
Daniel Emilfork : Dans les années 70, j'ai joué le Kanak dans Chéri-Bibi, un feuilleton télévisé qui a eu un grand succès. Je suis alors devenu très populaire. Les gens du peuple m'aiment beaucoup... En revanche, quand un certain M. Delarue de la télé m'a contacté pour que je participe à une émission sur les hommes laids qui ont fait carrière, j'ai répondu : « Ecrivez-le-moi. » J'étais prêt à l'attaquer en diffamation, car c'est un propos terriblement insultant... [Silence.] Ce que les gens ignorent, c'est que je suis une copie des juifs d'Ethiopie. Si vous nous mettez côte à côte, nous avons le même profil. Je suis assez fier de penser que je descends ainsi de la reine de Saba...
Télérama : Quand avez-vous pris conscience que vous étiez juif ?
Daniel Emilfork : A 12 ans. Un jour, ma professeur de français m'a regardé en me disant : « Tu es intelligent, mais il y a quelque chose de bizarre chez toi... Tu n'es pas blanc, tu n'es pas noir. Tu es gris. Comme tous les juifs. » En rentrant de l'école, j'ai demandé à ma mère ce que ce mot voulait dire. Elle m'a répondu qu'« être juif, c'était faire partie du Livre ». On ne lisait pas la Bible, je n'étais jamais entré dans une synagogue. Ma mère m'a expliqué que ma famille, qui avait émigré d'Odessa, était juive, qu'il fallait en être fier, mais que chez nous, on était socialistes. Cela signifiait qu'on ne faisait pas de différence entre les gens. J'en ai été marqué à vie, d'autant plus que nous étions traités comme des pestiférés au Chili, où l'antisémitisme était très fort. Mais ça n'était pas plus facile, loin de là, pour les autres minorités...
Jacques Tardi : En France, aujourd'hui, il y a de quoi s'inquiéter aussi devant certaines prises de position...
Daniel Emilfork : Parfois, en effet, je ne reconnais pas ce pays. Je n'aime pas cette montée du populisme. Les Arabes vivent ici depuis trois générations et, pourtant, on ne les accepte toujours pas. Je plains les gens qui n'ont pas les crocs pour se défendre. Moi, ma fin approche. A travers mon dernier spectacle, autobiographique, Comment te dire ?, j'avais souhaité transmettre une idée qui me tient à cœur : on ne peut pas vivre sans utopie. L'utopie est un rêve d'adolescence qu'on perd en général en devenant adulte, et pourtant, c'est ce rêve-là qui fait qu'un individu en vaut la peine. L'utopie, c'est croire qu'un jour, en naissant, tout homme aura droit à la justice.
Jacques Tardi : C'est une très belle conclusion. Il n'y a rien de plus à ajouter.
Propos recueillis par Jean-Claude Loiseau

Agence France-Presse Le mercredi 18 octobre 2006
Décès du comédien français Daniel Emilfork
Paris
Le comédien et metteur en scène français d'origine chilienne, Daniel Emilfork, connu du grand public pour son physique inquiétant de héros expressionniste, est mort mardi à Paris à l'âge de 82 ans, a-t-on appris mercredi par ses proches.
Son front haut, son crane chauve, son long visage émacié, ses yeux plissés, sa voix d'ogre teintée d'un accent moldo-valaque et sa maigreur de moine tibétain en ont fait une figure inoubliable qui aurait pu être celle du Nosferatu du film de Murnau.
Dès l'enfance, il avait eu à assumer ce physique insolite, mais il racontait que cette différence admise, il avait décidé de conquérir le monde!. Il devait évoquer en 2000 dans un spectacle autobiographique en solo, Pueblo Horno (Village-four), son enfance et sa jeunesse.
Né à San Felipe au Chili, dans une famille juive socialiste chassée de Russie par les pogroms, Daniel Emilfork parla d'abord l'espagnol et apprit le français lors de son installation en France, en 1949.
Ce handicap de départ ne l'empêcha pas de mener une carrière au théâtre, au cinéma et à la télévision qui le cantonnèrent souvent, et parfois avec bonheur, dans des rôles de personnages hors normes, vampires, diables, savants fous et espions. Il travailla au théâtre sous la direction de Patrice Chéreau, Luchino Visconti, Andre Engel, et au cinéma avec Clouzot, Vadim, Polanski, Cukor etc...
Au théâtre, il a marqué le rôle du marquis de Sade dans le Marat-Sade de Peter Weiss monté en 1986 par Walter Le Moli.
Au cinéma, Fellini lui dessina un personnage démesuré d'homme-libellule dans son Casanova (1975) et Caro et Jeunet lui confièrent à 71 ans son plus beau rôle, celui d'un voleur de rêves d'enfants, dans La Cité des enfants perdus.
Pour la série télévisée Chéri Bibi (1974), il jouait Kanak, le médecin cannibale imaginé par l'écrivain Gaston Leroux.
Les obsèques de Daniel Emilfork, qui sera incinéré, se dérouleront dans la plus stricte intimité.
LIBÉRATION :
Emilfork s'est réveillé mort
L'acteur avait un talent aussi immense que son physique était étrange. Par Mathilde LA BARDONNIE
QUOTIDIEN : Jeudi 19 octobre 2006 - 06:00
Ce vendredi matin, l'acteur Daniel Emilfork sera brûlé à 9 heures au cimetière du Père-Lachaise, à Paris. On commence ainsi concrètement par la fin le passage de l'incomparable artiste qui s'est éteint hier, à 4 heures du matin, chez lui, entouré de sa fille comédienne metteur en scène Stéphanie Loïk et du comédien metteur en scène Frédéric Leidgens, son alter ego depuis vingt-six ans. Daniel Emilfork disait: « On ne peut être pacotilleux vis-à-vis de la mort.» Souvent, il évoquait la chose. Son sourire n'était jamais loin, un rire plein d'affolantes dents de vampire blanches, aiguës, insolitement longues. Emilfork, le très laid si beau, si élégant, pouvait alors ajouter: « Je rêve de me réveiller mort.» Voilà donc qu'il rêve pour de vrai, à l'âge de 82 ans et sans avoir livré le spectacle qu'il voulait tirer des Sonnets de Shakespeare. On ne verra plus ce visage émacié de «descendant de la reine de Sabah et du roi Salomon», ainsi qu'il se décrivait, ahuri lui-même par son singulier profil, ses orbites de gargouille en un mot saisi par sa propre gueule sortie d'un film expressionniste à la Nosferatu ou d'un documentaire sur les camps. Il observait, sarcastique: «Un espion qui aurait ma tête, on le découvrirait tout de suite.» Juif chilien. Paris découvrit très vite l'aura du jeune prof d'anglais venu du Chili sans un sou en 1949 étudier chez Balachova, où ses condisciples sont Delphine Seyrig, Laurent Terzieff et autres Vitez, Lonsdale ou Denise Péron qu'il épouse. Il parle à peine français; déjà il apparaît dans la Tour de Nesle et pétrifie des salles d'enfants lorsqu'il ôte son masque de loup dans Le Petit chaperon . A sa grandiose et aristocratique bizarrerie physique s'ajoute l'attrait d'un grain de voix inouï; accent unique qu'il qualifiait de «moldo valaque» : une scansion matinée de russe de ses parents (chassés de Kiev et évadés de Sibérie) et de l'espagnol de San Felipe, où il est né en 1924, et s'est su assez tard juif. Daniel Emilfork, sans être croyant, répétait avoir adoré le rôle d'un rabbin. Pour le public non habitué des théâtres, il restera le Kanak de la série télévisée Chéri Bibi (1974) ou le savant fou de La Cité des enfants perdus de Caro & Jeunet. Il a joué dans une cinquantaine de films, depuis Les Espions de Clouzot en 1957 jusqu'à cet été encore où il tournait pour Noémie Lvovsky. Chez Baratier, Vadim, Polanski; valet, gangster ou croque-mort parmi moult nanars tel Le temps des oeufs durs ; mais surtout sa prestation ahurissante en libellule dans le Casanova de Fellini, à qui Emilforlk lança: «Je suis réputé être un homme difficile.» «Orgueilleux». «Il était orgueilleux», dit Patrice Chéreau, qui a appris de lui le secret de savoir regarder et corriger un comédien en déclenchant son imagination. En 1970, lors de Richard II. Chéreau engage Emilfork pour être York. Celui-ci pousse le metteur en scène à jouer lui-même le rôle-titre; il le dirige en répétitions : «Il m'encourageait à rêver, à me pousser vers des zones inconnues, mot après mot: j'ai avalé tout cela. Daniel était pétri de Stanislavski. L'expérience, ainsi, s'est reproduite pour Toller. Il détenait le secret du théâtre. Je l'ai appelé pour professer aux Amandiers de Nanterre.» Il y avait un vrai pédagogue en Emilfork, sourcier prompt à déceler chez un être cette chose mystérieuse nommée talent, don, présence, capacité de se mettre en danger... Son exigence, sa ferveur et son impossibilité de mentir lui permettaient d'être parfois sévère. De vaste culture, virtuose du français qu'il parlait en étranger, ce contemporain d'Adamov, Beckett ou Claude Régy était aussi l'allié de jeunes auteurs tel Lagarce. Tel son ami Frédéric Leidgens, avec qui il a joué Archélogie , une confession montée par Christiane Cohendy; puis aussi Comment te dire? On ne sait pas.
LE MONDE DU 20/10/2006

GAMMA/JEAN-PIERRE BONNOTTE
Le comédien Daniel Emilfork est décédé, à l'âge de 82 ans, le 17 octobre 2006 à Paris.
Daniel Emilfork, comédien, Fabienne Darge
C'était un dandy, un monstre, un personnage comme on n'en fait plus, aussi extraordinaire "à la ville" que dans ses rôles au cinéma et au théâtre : le comédien Daniel Emilfork est mort, à Paris, mardi 17 octobre, à l'âge de 82 ans. Il l'avait incarnée plusieurs fois, cette camarde qui vient de l'emporter : il la tutoyait, la défiait, jouait avec elle. Comme un torero. Elle l'a eu.
Pour beaucoup - pour les plus jeunes, notamment -, Daniel Emilfork restera comme l'inoubliable Krank, le voleur de rêves d'enfant de La Cité des enfants perdus, le film de Caro et Jeunet. Les autres se souviendront d'un des multiples rôles hors normes qu'il a incarnés avec son physique de héros expressionniste. Des méchants et des monstres. Des vampires, des diables, des savants fous, des espions. Sade en personne, son plus grand rôle au théâtre, dans Marat-Sade, de Peter Weiss, mis en scène par Walter Le Moli en 1986.
Il aurait pu être le Nosferatu de Murnau, il sera homme-libellule dans le personnage à la mesure de sa démesure que Fellini sut lui dessiner dans son Casanova. Et un de ces nombreux seconds rôles qu'il habita de sa présence étrange et crépusculaire, dans des films signés Henri-Georges Clouzot, Roger Vadim, Alain Robbe-Grillet, Romain Gary, George Cukor ou Roman Polanski. Au théâtre, Luchino Visconti, Claude Régy, Patrice Chéreau, avec qui il aura un vrai compagnonnage, ou André Engel s'attacheront cette silhouette d'outre-monde, venue des confins obscurs de la vie.
En janvier 2003, par un beau matin d'hiver, Daniel Emilfork nous avait reçue dans son petit deux-pièces de Montmartre, qu'il occupait "depuis que le Bateau-Lavoir, où (il) occupait l'atelier de Pissaro et de Max Jacob", avait brûlé. Il était, comme toujours, vêtu avec une élégance d'un autre temps - cette élégance qui était tout sauf une question d'argent : costume, cravate et bottines noires, chemise blanche à poignets mousquetaire ornés de boutons de manchette en perles grises. Et l'opale. Cette énorme pierre de malheur aux couleurs changeantes, qu'il portait à la main gauche, comme un défi au destin.
Autour d'un thé bouillant, à la russe, il avait rembobiné le fil de ses souvenirs, et rapidement, porté par sa voix grave et profonde, on était rentré dans un monde à la Blaise Cendrars, où s'enroulaient les volutes du réel et de l'imaginaire comme s'enroulaient les boucles formées par la fumée de son éternelle cigarette. Daniel Emilfork était né au Chili, dans une bourgade du nom de San Felipe, le 7 avril 1924. Ses parents, juifs russes socialistes chassés d'Odessa par les pogroms, avaient fini par échouer là, au terme d'une longue errance.
"ACCENT MOLDO-VALAQUE"
Enfance modeste et souffreteuse, où le sentiment de l'humiliation, de la différence, vient claquer comme un coup de fouet à l'âge de 12 ans, comme il le racontait avec son étonnant "accent moldo-valaque" : "Je ne savais pas que j'étais juif. Un jour, mon professeur de français m'a dit : "C'est curieux, toi, tu n'es ni blanc ni noir, tu es gris. Tu es juif."" A cela, sa mère répondra qu'"être juif, cela voulait dire appartenir au peuple du Livre", et qu'ils n'avaient "d'autre pays que les mots". Daniel Emilfork ne l'oubliera jamais. C'est par amour pour la littérature qu'il arrive à Paris, à 25 ans, avec 50 dollars en poche. La vie de bohème, pour lui, sera une réalité, et pas un cliché pour touristes ou pour bourgeois en mal de chic artiste.
Daniel Emilfork était un ogre exquis et vachard. Il aimait ou détestait, sans nuances, balayait d'un revers de ses interminables bras tel ou tel qui avait eu le malheur de lui déplaire, ou allait tout à coup chercher un volume d'Héraclite sur un des rayonnages de son impressionnante bibliothèque. "Je suis acteur pour que les jeunes gens et les vieux écrivent des poèmes et aient des utopies. Je veux que les gens rêvent à un autre monde", avait-il coutume de dire. C'était une diva, une vraie, pour qui l'art et la vie ne faisaient qu'un. Sans lui, nous rêverons moins bien, c'est sûr.
LE FIGARO DU 20/10/2006
Daniel Emilfork, la passion du théâtre
Hommage : L'acteur s'est éteint mardi à Paris.
Il y avait en lui un éternel enfant, blessé, inconsolable. Mais l'adulte, maître de son art, pouvait être d'une redoutable causticité. Daniel Emilfork s'est éteint mardi à Paris. Sa fille Stéphanie Loïk et ses amis l'ont accompagné hier matin pour un dernier adieu au Père-Lachaise. Mince jusqu'à la maigreur, de longues mains très fines, le souci d'une élégance très subtile et ce visage long, haut front bombé dégarni, larges paupières sur l'oeil fendu en amande, nez busqué, Daniel Emilfork avait du style. Et une voix envoûtante, un étrange accent, une manière d'articuler avec gourmandise qui n'appartenait qu'à lui. La langue, les mots, étaient le royaume de cet homme d'une culture immense et très curieux des autres. Il était né le 24 avril 1924 en Amérique du Sud. Ses parents, juifs russes, avaient dû fuir et s'étaient installés près de Santiago du Chili. Élève brillant, Daniel Emilfork avait un moment rêvé de devenir danseur, mais un accident l'empêcha de pousser plus loin sa passion. Ayant étudié l'anglais, il enseigna un moment, fut tenté par la psychanalyse et, rencontrant Jodorovsky, s'intéressa au théâtre et y trouva son destin. En 1949, cinquante dollars en poche, il s'embarque pour l'Europe. A Paris, il se sent chez lui. Rencontre sa femme, Denise Péron, et suit les cours de Tania Balachova. Premiers rôles au cinéma (avec Clouzot) et à la télévision où on le voit dans de nombreux feuilletons. Mais sa vraie passion est pour les planches et toute sa vie durant, Daniel Emilfork aura préféré l'art dramatique. Jouant, formant des comédiens (à l'école des Amandiers de Nanterre), écrivant, mettant en scène. Avec Patrice Chéreau il participe aux créations de Richard II, de Toller dans les années 70. D'Archéologie en 1980 avec Christiane Cohendy et Frédéric Leidgens, à Lettre ouverte à Renée Saurel en 2002, en passant par Pueblo Horno, spectacle clairement autobiographique, en 2000, Daniel Emilfork apportait au théâtre la grâce envoûtante d'une présence à la fois lumineuse et douloureuse. Ses dernières apparitions, étaient bouleversantes et le public adorait cet homme, rendu populaire par Chéri-Bibi (1974) à la télévision. Il demeure aussi l'homme-libellule du Casanova de Fellini (1975) et l'homme étrange du film de Jeunet et Caro La Cité des enfants perdus (1995).A. H.
NE LE DIS A PERSONNE
Avant-première mardi 13 octobre à l’UGC-Cité Ciné Bordeaux en l’absence de Marie-Josée Croze – las ! – et de François Berléand – mais il a un alibi, quand je l’ai eu au téléphone il embarquait pour Lyon pour les derniers jours de tournage du prochain Chabrol - annoncés, mais en présence de Guillaume Canet, Gilles Lelllouche, Philippe Lefebvre et du producteur du film, Alain Attal. Arrive également une célébrité locale, Joël Dupuch – qui fait dans le film du panouille -, adulé par Guillaume Canet, qui ne manque pas de chanter ses louanges à chacun de ses passages. C’est un ostréiculteur côté, je vous vois venir… non, ce n’est pas le tueur du film, puisque son pote a survécu à une forte consommation de mollusques bivalves durant tout l’été... Il fallait le voir monter et tituber sur scène, "beurré", comme il se doit… comme une huître ! Difficile de parler du film sans le déflorer, disons qu’Alexandre Beck – François Cluzet, un de nos meilleurs comédiens -, ressassent le souvenir de sa femme Margot, enlevée dans la forêt de Fontainebleau et assassinée de manière violente par un tueur en série. Mais ce dernier arrêté depuis a avoué tous ses crimes, mais a toujours nié avoir assassiné cette femme. La découverte de deux corps de 2 hommes, près du lieu du crime, détermine la réouverture de l’enquête. Alex qui a désormais voué sa vie à son métier de pédiatre, reçoit un jour un e-mail anonyme, dont le libellé du titre rappelle à son souvenir, les entailles laissés par le couple, gravées dans l’écorce d’un arbre. C’est un signe évocateur que seule Margot pouvait connaître… Guillaume Canet et Philippe Lefebvre séduits par le roman éponyme d’Harlan Coben, gros succès de libraire souhaitaient l'adapter de longue date. Mais le cinéaste Michael Apted avait déjà une option sur le livre, et avait déjà en Keenu Reeves, l’interprète principal. Mais le projet s’avérant décevant est annulé, et Guillaume Canet a eu la chance de prendre connaissance de l’annulation du projet de la bouche des intéressés aux États-Unis, avant de foncer contacter Alain Attal, pour relancer le projet avec l’accord de Michael Apted et de l'écrivain séduit par la vision de "Mon idole" sur DVD. L’intelligence du réalisateur de ce brillant premier film - un coup d’essai, un coup de maître - et co-scénariste est de donner un point de départ fort, sans laisser tomber la tension dramatique. La mise en scène nerveuse, au service d’une brillante distribution – le moindre rôle est tenu par un solide comédien -. Marie-Josée Croze donne dans ce rôle bref mais marquant une interprétation sensuelle – à l’instar de son rôle sur "Ordo" -, mais aussi elle confère à son rôle un mystère, elle est idéale pour donner crédit aux zones d’ombres de son personnage. D’André Dussollier et Martine Chevallier, en parents déchirés mais rassurants, Kristin Scott-Thomas en confidente amoureuse de Marina Hands et Nathalie Baye en avocate réputée et efficace. François Berléand touchant en flic compatissant et un peu maniaque – il faut le voir rabrouer Philippe Lefebvre qui joue son partenaire, pour le tri des déchets, vérifier sa gazinière avant de prendre congé de sa mère joué par l’excellente Françoise Bertin -. Son talent fut loué par la petite équipe, sa capacité à jouer des rôles peu valorisant, seul Guillaume Canet déplorait sa boulimie, le privant de grands rôles, à l’évocation du claquage de son épaule dans la scène de l’aéroport. Philippe Lefebvre un peu trop en retrait hélas lors du débat, reste très sympathique et modeste – il était étonné de voir que c’était un internaute, en l’occurrence mézigue, qui avait fait le distinguo entre lui et son homonyme réalisateur sur IMDB -. On retrouve aussi Jean Rochefort, dans un bref rôle de patriarche propriétaire d’un haras – il joue le père de Guillaume Canet, dont la présence sur la fiche laisse augurer qu’il a son importance dans l’histoire -. C’est une digne filiation pour ces deux amoureux des chevaux, et qui étaient déjà partenaires sur "Barracuda" (Philippe Haïm, 1997).

Gilles Lellouche & François Cluzet