23 novembre 2006
MORT DE PHILIPPE NOIRET
Annonce de la mort à 76 ans de Philippe Noiret, des suites d'un cancer. . Je vous renvoie au beau livre écrit par Dominique Maillet : "Philippe Noiret", (éditions Henri Veyrier, 1989), où l'acteur parlait avec lucidité de chacun de ses films, y compris les mineurs. C'était un comédien digne de figurer au panthéon des plus grands monstes sacrés du cinéma mondial, il apportait toujours, une crédibilité et un vécu, à n'importe quelle oeuvre par sa seule présence. Jacques Zimmer l’avait bien défini dans "La revue du cinéma" N° 426 : "…Rabelaisien ? Bonhomme ? Aux pieds de ce monstre sacré les clichés fleurissent si naturellement qu’il faut ruser et contourner la montagne pour apercevoir la face cachée de sa carcasse de seigneur. Ayant patiemment élaboré une image publique de hobereau paisible, il lui arrive de s’en amuser et, par éclairs d’entrouvrir le rideau…". Ce grand comédien a découvert sa vocation grâce à un abbé, le père Bouyer, qui le considérant comme cancre, devine en lui une vocation d'acteur. Il fit venir Julien Green et Marcel Jouhandeau à l'un des spectacles qui avait joué avec ses camarades. Le jeune Philippe Noiret, fréquente pendant un an à l'EPIJD (Éducation par le jeu dramatique), cours animés à Paris, par Edmond Beauchamp, François Vibert et Roger Blin, où il rencontre Delphine Seyrig et Daniel Emiflork. Il entre ensuite au Centre d'art dramatique de l'Ouest d'Hubert Gignoux, où il rencontre Jean-Pierre Darras. Il eu une autre grande rencontre prépondérante avec Jean Vilar, il restera 7 ans au TNP. Il devait y jouer des pères nobles, et fut même, de part sa stature et sa célèbre voix de bronze, le père de Jean Vilar dans "Don Juan", et celui de Maria Casarès dans "Le cid". Il y rencontre sa future femme, la grande comédienne Monique Chaumette. En parallèle, il forme avec Jean-Pierre Darras, un duo comique dans plusieurs cabarets, animant également avec lui quelques émissions TV de Denise Glaser, "Discorama". Avec son compère, il se produit à l'Écluse, aux "Trois Baudets", à la "Villa d'Este", à l'"Échelle de Jacobs", où il crée un personnage de "Roi-Soleil"désopilant" Il fait des débuts assez tardif à l’écran, en remplaçant Georges Wilson, malade pour "La pointe courte", film assez radical, où assez maladroit, il partage la vedette avec Silvia Monfort. Il confessait avoir eu la nausée, pour s'être vu à l'écran. Il quitte en 1960 le TNP, et trouve finalement des rôles à la mesure de son talent au cinéma, bien que boudé par la "Nouvelle vague". Il est formidable dans le rôle de l'oncle excentrique et travesti de Catherine Demongeot dans "Zazie dans le métro" pour Louis Malle (1960) ou le mari empoisonné par Emmanuelle Riva dans l'adaptation de Françoise Mauriac par Georges Franju dans "Thérèse Desqueyroux" (1962), rôle qu'il retrouvera dans une dramatique TV "La fin de la nuit" en 1966, un rôle austère auquel il confère une grande humanité. Il excelle très vite dans la comédie, avec "La vie de château", petit bijou de la comédie signée Jean-Paul Rappeneau, en 1965. Il travaille aussi avec de grands maîtres, comme René Clair, George Cukor, et surtout Alfred Hitchcock avec "L'étau" (1969), il est formidable d'ambiguïté dans le rôle d'un agent double, distillant une angoisse, en ouvrant et fermant, simplement un tiroir. Yves Robert, lui offre également ses premiers meilleurs rôles, avec "Les copains" (1967), où il livre une scène d'anthologie avec un faux prêche dans une messe, "Alexandre le bienheureux", en paysan fatigué qui découvre les vertus du farniente à la mort de sa femme tyrannique, et "Clérambard" (1969), d'après Marcel Aymé, en aristocrate, ruiné et violent, touché par la grâce. Il accède au vedettariat dans les années 70, se trouvant des affinités avec certains metteurs en scènes comme Pierre Granier-Deferre ou Philippe de Broca, tout en aidant les jeunes metteurs en scènes, comme Marco Pico avec la comédie mélancolique "Le nuage entre les dents" (1973), où il est un pittoresque journaliste spécialisé en faits-divers et flanqué de Pierre Richard en photographe, ou Jacques Renard. Il joue un M Lepic tout en retenu dans "Poil de carotte" (1972), face à Monique Chaumette redoutable Mme Lepic, sous la direction d'Henri Graziani - Le couple retrouvera ce metteur en scène pour "Nous deux" (1991), en jouant des retraités faisant un retour aux sources en Corse -. Il soutient Bertrand Tavernier, pour son premier film également, avec lequel il trouvera ses meilleurs rôles. Pour ce dernier, il est le père meurtri de Sylvain Rougerie dans "L'horloger de Saint-Paul" (1973), d'après Georges Simenon, un Régent jouisseur dans "Que la fête commence" (1974), le juge déterminé dans "Le juge et l'assassin" (1975), l'unique policier d'une petite bourgade de l'Afrique occidentale, en proie avec ses démons dans "Coup de torchon" (1981) et un militaire borné dans "La vie et rien d'autre" (1988). C'est une belle composition qui durera 20 ans jusqu'à son interprétation de D'Artagnan fatigué dans "La fille de D'Artagnan" (1993) : "...Bertrand Tavernier a le goût du plaisir, il n'enfante pas dans la douleur du moins pendant le tournage. Si l'écriture a été difficile, il a au moins la courtoisie de ne pas en faire part. Je suis toujours irrité par ceux qui parlent des douleurs de leur création. Qu'ils souffrent en silence..." (1) Il est touchant en vieux garçon désabusé dans "La vieille fille" de Jean-Pierre Blanc (1971), aux côtés d’Annie Girardot, qu’il retrouvera dans des comédies de Philippe de Broca. Il est aussi à l'aise avec l'audace de Marco Ferreri avec "La grande bouffe" et "Touchez pas à la femme blanche", "...On parle de la folie de Ferreri, mais elle est très contrôlée, il maîtrise tout parfaitement..." (1). Dans "La grande bouffe", en petit juge d'instruction de province, retrouvant Michel Piccoli, Marcello Mastroianni et Ugo Tognazzi, pour une orgie gastronomique, il se révèle le personnage le plus touchant de ce film provocateur. Mais Jean-Pierre Mocky le convainc moins, avec l'un de ses premiers personnages totalement antipathique avec "Le témoin" - il avait refusé le rôle de Jean Yanne pour "Que la bête meure" pour Claude Chabrol en 1969 - : "... Par contre chez Mocky, c'est le désordre total, je ne m'y sens pas bien...". (1). Il est vrai que même s'il ne reculait pas devant certaines audaces, il aimait à se qualifier comme "un saltimbanque qui aime le confort". Il devait retrouver Claude Chabrol, pour l'un de ses meilleurs rôles dans "Masques" (1986), en présentateur TV cynique. Fort du succès de "La grande bouffe", l'Italie l'adopte, à l'instar d'un Bernard Blier, en lui donnant de grands rôles, de son rôle de farceur iconoclaste dans "Mes chers amis" ((Mario Monicelli, 1975) - et sa suite boudée en france -, du magistrat chargé de reprendre l'instruction d'un magistrat abbatu par une organisation terroriste dans "Trois frères" (Francesco Rosi, 1980), de l'homosexuel vieillissant pour "Les lunettes d'or" (Giuliano Montaldo, 1987), du projectionniste bougon dans "Cinéma Paradiso" (Giuseppe Tornatore, 1988), au le truculent Pablo Neruda face au touchant Massimo Troisi - qui devait mourir le lendemain du dernier jour de tournage - dans "Le facteur" (Michael Radford, 1994). Il a marqué de son humanité beaucoup de succès populaires, comme dans "Le vieux fusil" (1975), pour lequel il obient son premier César, film pourtant assez contestable de par son côté revanchard - mais on se souvient de sa belle déclaration d'amour à Romy Schneider - et dans "Les ripoux" et ses deux suites, il est jubilatoire en policier corrompu. On lui doit une des carrières les plus riches du cinéma français. Il est idéal pour personnifer un émule de Romain Gary, en écrivain s'inventant une nouvelle identité, dans "Faux et usage de faux" (Laurent Heynemann, 1990), et il est à l'aise dans l'ambiguité en journaliste partageant la vie d'Ivan Desny dans "J'embrasse pas" (André Téchiné, 1991), et profitant de la précarité d'un jeune homme joué par Manuel Blanc. Le cinéma l'avait délaissé cette dernière décennie, il avait fait un retour aux sources en revenant au théâtre avec Bertrand Blier en 1997, pour les "Côtelettes", qui connu une captation cinématographique. Mais il y était toujours remarquable, comme dans son rôle de père indigne dans "Père et fils" (2003), où assureur roublard dans le mésestimé "Edy" (2005). Pudique et modeste, il avait une conception bien à lui de son métier : "...Je suis vraiment agacé par les comédiens qui se vantent de prendre des risques. Il faut en prendre le moins possible ! Nous avons déjà une profession à risques comme les cascadeurs, essayons donc des les limiter. Mettons des genouillères pour ne pas nous abîmer. Le reste n'est que vantardise, nous ne jouons pas les héros, nous faisons simplement notre boulot..." (1). Nos pensées vont à sa fille Frédérique et à sa femme Monique Chaumette. A lire l'hommage d'Yvan Foucart, pour "Les gens du cinéma".
(1) "La revue du cinéma" N°426 : Propos de Philippe Noiret à Danièle Para.
Philippe Noiret à Cannes pour la représentation de "Père et fils"
Filmographie : 1948 Gigi (Jacqueline Audry, figuration) - 1950 Olivia (Jacqueline Audry, figuration) -1951 Agence matrimoniale (Jean-Paul Le Chanois, figuration) - 1955 La pointe courte (Agnès Varda) - 1960 Zazie dans le métro (Louis Malle) - Ravissante (Robert Lamoureux) – Le capitaine Fracasse (Pierre Gaspard-Huit) - 1961 Les amours célèbres [épisode : "Lauzun"] (Michel Boisrond) – Le rendez-vous (Jean Delannoy) – Tout l’or du monde (René Clair) – Comme un poisson dans l’eau (André Michel) – Le crime ne paie pas [ épisode : "L'affaire Hugues" (Gérard Oury) - 1962 Thérèse Desqueyroux (Georges Franju) – Ballade pour un voyou (Jean-Claude Bonnardot) - Le massaggiatrici (Les faux-jetons) (Lucio Fulci) - Cyrano et d’Artagnan (Abel Gance) – Clémentine chérie (Pierre Chevalier) - 1963 La porteuse de pain (Maurice Cloche) – Mort, où est ta victoire ? (Hervé Bromberger) - Les amoureux du France (François Reichenbach & Pierre Grimblat, voix du récitant) – 1964 Les copains (Yves Robert) – Monsieur (Jean-Paul Le Chanois) – Lady L (id) (Peter Ustinov) – 1965 La vie de château (Jean-Paul Rappeneau) – Qui êtes-vous Polly Maggoo ? (William Klein) -1966 Les sultans (Jean Delannoy) – Le voyage du père (Denys de la Patellière) – Tendre voyou (Jean Becker) - The night of the generals (La nuit des généraux) (Anatole Litvak) – Woman times seven (Sept fois femme) [épisode "Snow" ("La neige"] (Vittorio de Sica) - 1967 L’une et l’autre (René Allio) – Alexandre le bienheureux (Yves Robert) – Adolphe ou l’âge tendre (Bernard Toublanc-Michel) – The immortal story (Une histoire immortelle) (Orson Welles, voix française d’Orson Welles) - 1968 Bruegel (Paul Haesaerts, documentaire, voix du récitant) - The assassination bureau (Assassinats en tous genres) (Basil Dearden) - Mister Freedom (William Klein) - Justine (Id) (George Cukor & Joseph Strick) - Topaz (L’étau) (Alfred Hitchcock) - 1969 Clérambard (Yves Robert) – Les caprices de Marie (Philippe de Broca) - 1970 Le monde des animaux sauvages (Eugène Schumacher, documentaire, voix du récitant) - 1971 Time for loving (Christopher Miles) – Les aveux les plus doux (Édouard Molinaro) – Murphy’s war (La guerre de Murphy) (Peter Yates) – La vieille fille (Jean-Pierre Blanc) – La mandarine (Édouard Molinaro) – Siamo tutti in libertà provisoria (Manlio Scarpelli) – Le trèfle à cinq feuilles (Edmond Frees) - 1972 Jean Vilar, une belle vie (Jacques Rutman, documentaire) – L’attentat (Yves Boisset) – Poil de carotte (Henri Graziani) – Le serpent (Henri Verneuil) - 1973 La grande bouffe (Marco Ferreri) – Touche pas à la femme blanche (Marco Ferreri) – L’horloger de Saint-Paul (Bertrand Tavernier) – Un nuage entre les dents (Marco Pico) – Les gaspards (Pierre Tchernia) – 1974 Le secret (Robert Enrico) – Le jeu avec le feu (Alain Robbe-Grillet) – Que la fête commence (Bertrand Tavernier) - 1975 Amici miei (Mes chers amis) (Mario Monicelli) – Le vieux fusil (Robert Enrico) – Monsieur Albert (Jacques Renard) – Le juge et l’assassin (Bertrand Tavernier) – Il comune senso del pudore (Alberto Sordi) - 1976 Il deserto dei tartari (Le désert des tartares) (Valerio Zurlini) – Une femme à sa fenêtre (Pierre Granier-Deferre) – Un taxi mauve (Yves Boisset) – 1977 Coup de foudre (Robert Enrico, inachevé) – La barricade du Point du Jour (René Richon) – Tendre poulet (Philippe de Broca) - Who is killing the great chefs of Europe ? (La grande cuisine) (Ted Kotcheff) – 1978 Le témoin (Jean-Pierre Mocky) - Due pezzi di pane (Deux bonnes pâtes) (Sergio Citti) – 1979 Rue du Pied-de-Grue (Jean-Jacques Grand-Jouan) – On a volé la cuisse de Jupiter (Philippe de Broca) – 1980 Une semaine de vacances (Betrand Tavernier) – Pile ou face (Robert Enrico) – Tre fratelli (Trois frères) (Francesco Rosi) – 1981 Il faut tuer Birgitt Haas (Laurent Heynemann) – Coup de torchon (Bertrand Tavernier) – L’étoile du Nord (Pierre Granier-Deferre) - 1982 Amici miei atto secondo (Mes chers amis II) (Mario Monicelli) – L’Africain (Philippe de Broca) – 1983 L’ami de Vincent (Pierre Granier-Deferre) – Le grand carnaval (Alexandre Arcady) – Fort Saganne (Alain Corneau) – 1984 Les Ripoux (Claude Zidi) – Qualcosa di biondo (Aurora) (Maurizio Ponzi) – Souvenirs, souvenirs (Ariel Zeitoun) – L’été prochain (Nadine Trintignant) – Les rois du gag (Claude Zidi, cameo) – 1985 Le quatrième pouvoir (Serge Leroy) – Speciamo che sia femmina (Pourvu que ce soit une fille…) (Mario Monicelli) – Round Midnight (Autour de minuit) (Bertrand Tavernier) – 1986 Twist again à Moscou (Jean-Marie Poiré) – La Harka (Alain de Bock & José Jornet, CM) - La femme secrète (Sébastien Grall) – Masques (Claude Chabrol) – 1987 Glio occhiali d’oro (Les lunettes d’or) (Giuliano Montaldo) – Noyade interdite (Pierre Granier-Deferre) – Chouans ! (Philippe de Broca) – L’homme qui plantait des arbres (Frédéric Back, animation, voix du récitant) – 1988 Il giovane Toscanini (Toscanini) (Franco Zeffirelli) – Il frullo del passero (La femme de mes amours) (Gianfranco Mingozzi) – Nuovo cinema Paradiso (Cinéma Paradiso) (Giuseppe Tornatore) – The return of the musketeers (Le retour des mousquetaires) (Richard Lester) – La vie et rien d’autre (Betrand Tavernier) – 1989 Ripoux contre Ripoux (Claude Zidi) – Dimenticare Palermo (Oublier Palerme) (Francesco Rosi) – 1990 Faux et usage de faux (Laurent Heynemann) – Uranus (Claude Berri) – 1991 Rossini ! Rossini (Id) (Mario Monicelli) - Nous deux (Henri Graziani) – J’embrasse pas (André Téchiné) – Contre l’oubli [épisode : "Joaquim Elema Boringue, Guinée équatoriale"] (Jean Becker) – Arsène né terrien (Laurent-Pierre Paget, CM, voix du récitant) – La domenica specialmente (Le dimanche de préférence) [épisode "Il cane blu" ("Le chien bleu"] (Giuseppe Tornatore) – Zuppa di pesce (Soupe de poisson) (Fiorella Infascelli) – 1992 Max et Jérémie (Claire Devers) – Tango (Patrice Leconte) – 1993 Grosse fatigue (Michel Blanc) – Le roi de Paris (Dominique Maillet) – La fille de d’Artagnan (Bertrand Tavernier) - 1994 Il postino (Le facteur) (Michael Radford & Massimo Troisi) - Veillées d'armes (Marcel Ophuls, documentaire) - Prílis hlucná samota (Une trop bruyante solitude) (Věra Cais) – Les Milles (Sébastien Grall) – 1995 Les grands ducs (Patrice Leconte) - Facciamo paradiso (Mario Monicelli) – Fantôme avec chauffeur (Gérard Oury) - 1996 Marianna Ucrìa (La vie silencieuse de Marianna Ucria) (Roberto Faenza) – Les palmes de Monsieur Schutz (Claude Pinoteau) – Dragonheart (Cœur de dragon) (Rob Cohen, voix française du dragon) – 1997 Soleil (Roger Hanin) – Le bossu (Philippe de Broca) - 1998 Le pique-nique de Lulu Kreutz (Didier Martiny) - 2000 Un honnête commerçant (Philippe Blasband) - 2001 Le chien, le général et les oiseaux (Francis Nielsen, animation, voix du récitant) – 2002 Les côtelettes (Bertrand Blier) – Père et fils (Michel Boujenah) – 2003 Ripoux 3 (Claude Zidi) - 2004 Edy (Stéphan Guérin-Tillié) – 2005 Marcello, una vita dolce (Marcello, une douce vie) ( Mario Canale & Annarosa Morri, documentaire) - 2006 Voie d'eau (Matthieu David Cournot, CM, voix du récitant) -Trois amis (Michel Boujenah).
Nota : il est parfois crédité à tort pour "Paris brûle-t'il ?" (René Clément), et "La mano spietata della legge" ("La fureur d'un flic") (Mario Gariazzo, 1975, confusion avec Philippe Leroy ?). "Laughter in the dark" (Laszlo Papas, 1986), avec Marina Vlady et Maximilien Schell, est une petite énigme, est-ce un film inédit, un inachevé, ou un simple projet ? En 1968, il est le récitant de la version sonorisée de "Häxan" ("La sorcellerie à travers les âges") (Benjamin Christensen, 1922). Il a participé à 2 spectacles audiovisuels mis en scènes par Jean Chouquet, "Les grandes heures de France" (1973) et "Notre-Dame de Paris" (1977).
Télévision : notamment : 1955 Le réveillon (Marcel Bluwal) - 1959 Clarisse Fenigan (Jean Prat) – Macbeth (Claude Barma) - 1960 De fil en aiguille (Roger [Lazare] Iglésis) - Cyrano de Bergerac (Claude Barma) - 1961 Flore et Blancheflore (Jean Prat) - 1962 Enfin bref ! (Maurice Chateau) - Le mal court (Alain Boudet) - 1963 L'inspecteur Leclerc enquête : La chasse (Mick Roussel) - Blagapar : Les Grecs (Roger [Lazare] Iglésis) - 1964 Château en Suède (André Barsacq) - 1966 Anatole (Jean Valère) - La fin de la nuit (Albert Riéra) - 1970 Dim dam dom (Roger Ikhless) - 1996 Le veilleur de nuit (Philippe de Broca) - Balthus de l'autre côté du miroir (Damian Pettigrew, documentaire, voix du récitant) - 1999 Mi figlio ha 70 anni (Mon fils a 70 ans) (Giorgio Capitani).
Avec Anouk Aimée dans "Love letters"
Théâtre : 1951 Lorenzaccio, de Alfred de Musset, m.e.s. Jean Vilar - Le Cid, de Pierre Corneille, m.e.s. Jean Vilar – 1953 La tragédie du roi Richard II, de William Shakespeare, m.e.s. Jean Vilar – Don Juan, de Molière, m.e.s. Jean Vilar - 1954 Ruy Blas, de Victor Hugo, m.e.s. de Jean Vilar – Cinna, de Pierre Corneille, m.e.s. de Jean Vilar – Macbeth, de William Shakespeare, m.e.s. de Jean Vilar – 1955 La ville, de Paul Claudel, m.e.s. de Jean Vilar – Marie Tudor, de Victor Hugo, m.e.s. de Jean Vilar – Le triomphe de l’amour, de Marivaux, m.e.s. de Jean Vilar – 1956 Les femmes savantes, de Molière, m.e.s. de Jean Vilar – Ce fou de Platonov, d’Anton Tchekhov, m.e.s. de Jean Vilar – Le mariage de Figaro, d’Aldred de Musset, m.e.s. de Jean Vilar – 1957 Le malade imaginaire, d’Aldred de Musset, m.e.s. de Jean Vilar – Le faiseur, d’Honoré de Balzac, m.e.s. de Jean Vilar – 1958 L’école des femmes, de Molière, m.e.s. de Jean Vilar – Les caprices de Marianne, d’Alfred de Musset, m.e.s. de Jean Vilar – Œdipe, d’André Gide, m.e.s. de Jean Vilar – Lorenzaccio, d’Alfred de Musset, m.e.s. de Jean Vilar – Marie Tudor, de Victor Hugo, m.e.s. de Jean Vilar – 1959 Le songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare, m.e.s. de Jean Vilar (Broadway Theater New-York City) – La fête du cordonnier, de Michel Vinaver, m.e.s. de Georges Wilson – 1997/99 Les côtelettes, de Bertrand Blier, m.e.s. de Bernard Murat – 2000/01 L’homme du hazard, de Yasmina Reza, m.e.s. de Frédéric Belier-Garcia – 2002 Les contemplations (et autres textes de Victor Hugo), m.e.s. de Frédéric Belier-Garcia – 2005 Love letters, de A.R. Gurney, m.e.s. de Sandrine Dumas.
ARTICLES
LIBÉRATION du 24/11/2006
Dernière retraite, par Gérard Lefort
Après 125 films et quelques pièces de théâtre, le populaire Philippe Noiret est mort à 76 ans.
«Quand je me retourne, je vois quelqu'un qui a fait correctement son métier d'artisan. J'ai fait des films difficiles, peu. Des films pas assez exigeants, peu. La moyenne n'est pas mal : je suis un acteur populaire, et j'aime cette idée.» Ainsi parlait Philippe Noiret, mort hier en début de soirée, à l'âge de 76 ans. Cette façon de ranger lui-même sa filmographie (plus de 125 films en une cinquantaine d'années de carrière) n'est pas la pire. Elle fait la preuve en tout cas d'une certaine lucidité. Populaire, Noiret l'était sans conteste, puisqu'à l'annonce de sa disparition, le quidam peut spontanément citer de mémoire un grand nombre de titres de ses films, qui, à cet égard, font partie du patrimoine du cinéma franco-français. Pour s'en moquer parfois (combien de remake déconnade du Vieux Fusil ?) ou y rire franchement (les Ripoux).
TNP. Né le 1er octobre 1930 à Lille, Philippe Noiret fut un élève médiocre qui rata plusieurs fois le bac et débuta sur des scènes de théâtre parisiennes, notamment aux côtés de Jean-Pierre Darras dans des duos de cabaret comique aux dialogues volontairement absurdes. En 1953, il intègre le Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar grâce à Gérard Philipe. Il y croise Agnès Varda, alors photographe maison, qui le fera jouer dans son premier film, la Pointe courte (1956). Dès lors, son escapade au théâtre «moderne» semble terminée. Dès la fin des années 50, il figure dans une dizaine de films, plutôt des comédies, dont Zazie dans le métro, de Louis Malle (1960), et la Vie de château, de Jean-Paul Rappeneau (1966), avant qu'Yves Robert ne le rende célèbre avec Alexandre le Bienheureux (1968). Après un bref et intriguant détour par Hollywood ( l'Etau, d'Alfred Hitchcock, 1969), il entame dans les années 70 une série de rôles qui vont rendre définitivement repérable sa silhouette de chanoine onctueux. Notamment parce qu'il devient l'acteur fétiche de quelques réalisateurs français alors émergents, comme Bertrand Tavernier, pour qui il sera un père tragique dans l'Horloger de Saint-Paul (1974), un régent tourmenté dans Que la fête commence (1975) ou un homme sans qualité dans le Juge et l'Assassin (1976). Noiret resta fidèle à Tavernier et réciproquement (cf., entre autres, le «monumental» la Vie et rien d'autre, en 1989, et la Fille de d'Artagnan , en 1994).
Made in France. Sans jamais négliger le filon comique : la Vieille Fille, de Jean-Pierre Blanc (1973), et bien entendu, ultérieurement, firmament de sa carrière, les Ripoux, de Claude Zidi, en 1984, où il fait beaucoup rire en débonnaire commissaire vénal. Mais c'est le patrimoine made in France qui va couronner sa célébrité. En 1976, Noiret obtient un césar (le premier des césars) pour la meilleure interprétation masculine dans le Vieux Fusil, de Robert Enrico (en vengeur de Romy Schneider assassinée par des nazis). Mais toujours dans ces années 70, décidément riches en contraste le concernant, il est aussi à l'affiche de deux films majeurs de Marco Ferreri qui feront grand bruit : la Grande Bouffe en 1973 plus que fraîchement accueilli au Festival de Cannes («Nous tendions un miroir aux gens et ils n'ont pas aimé se voir dedans. C'est révélateur d'une grande connerie») et Touche pas à la femme blanche, en 1974.
Bien qu'il n'ait jamais renié ces films «difficiles», Noiret orientera sa carrière de débonnaire de plus en plus officiel et, de ce fait, congelé dans ce rôle, vers des films nettement moins difficiles : tout au long des années 80, on le verra notamment en Italie, dans la Famille, d'Ettore Scola (1987) et, surtout, gros succès à nouveau, en projectionniste sentimental dans Cinema Paradiso, de Giuseppe Tornatore (1990).
Retraite. Ces dernières années, Noiret se faisait plus rare ( Uranus, de Claude Berri, 1990, J'embrasse pas, d'André Téchiné, 1991, le Facteur, de Michael Radford, 1994, les Côtelettes, de Bertrand Blier, ou les Ripoux 3, 2003), préférant sans doute s'occuper de sa retraite douillette dans sa maison de campagne, dans l'Aude, auprès de son épouse de toujours, la comédienne Monique Chaumette, avec qui il a eu une fille. Ses apparitions en grand témoin à la télévision lui valaient de passer pour un vieux sage un rien cynique et un poil phraseur. «Il me reste tellement peu d'illusions sur la nature humaine que cela devient difficile de se mettre en colère. Je suis désolé par les autres, le monde et moi aussi. Je suis un désolé gai», résumait-il. Ce qu'il n'était probablement pas dans le privé, fidèle à beaucoup de choses, et notamment à de vieux camarades, alter ego de cinéma, comme Jean-Pierre Marielle. «J'ai contribué à l'image de gentleman-farmer que l'on me colle, mais elle n'est qu'une parcelle de la réalité», assurait-il. Philippe Noiret aimait les chevaux, les belles chaussures, les vestes en tweed, les cigares et le cinéma. Le cinéma français.

Les trois facettes de l'acteur Noiret, par Didier Peron.
Gros plan sur la carrière d'un comédien tout en contrastes.
Trois films clés pour ouvrir aux métamorphoses d'un acteur plus sombre que sa réputation de débonnaire.
Noiret d'auteurs
Philippe Noiret est véritablement entré en cinéma en 1956 pour le baptême de réalisatrice d'Agnès Varda, qui l'embauche au côté de Sylvia Monfort dans la Pointe courte . Noiret est ensuite dirigé par le jeune Louis Malle ( Zazie dans le métro, 1960). On le retrouve dans ces années-là embauché par quelques-unes des meilleures pointures du cinéma. En France, Georges Franju le distribue dans le rôle néo-Bovary du mari empoisonné ( Thérèse Desqueyroux, 1962). Aux Etats-Unis, Cukor le réclame en 1968 pour être dans Justine, et, un an après, Hitchcock le veut dans l'Etau .
Sa carrière italienne, abondante tout au long des années 70-80, connaît un pic de gloire scandaleux avec la Grande Bouffe (1973), de Marco Ferreri, farce où il est le juge Philippe qui, aux côtés de Piccoli et Tognazzi, se bâfre jusqu'à en crever. Le film provoque un tollé lors de sa présentation cannoise, ce qui n'empêchera pas Noiret de retourner avec Ferreri dans Touche pas à la femme blanche (1974). Il est excellent aussi dans l'étrange Désert des Tartares, de Valerio Zurlini, général en perdition aux avant-postes désertiques au côté de Vittorio Gassman. Le venin dissimulé sous le masque de la gentillesse pateline, c'est ce que Chabrol voit en lui dans Masques (1987), où Noiret se régale dans le rôle de Christian Legagneur, un présentateur vedette de la télévision adoré par la France profonde comme père idéal et qui se révèle être une ordure domestique de la pire espèce. André Téchiné le distribue dans J'embrasse pas, en 1991, en homo mélancolique assoiffé de chair fraîche, qu'il interpréta avec une extrême délicatesse. Rôle plutôt risqué pour un acteur de sa trempe.
Noiret comique
Il avait le sens de la disproportion, et possédait donc à ce titre l'art d'être drôle. En 1966, Jean-Paul Rappeneau, qui avait coécrit le scénario de Zazie dans le métro, a l'idée de l'assortir en couple avec Catherine Deneuve dans la Vie de château , hilarante comédie de poursuites et de quiproquos se déroulant dans une gigantesque demeure normande pendant la guerre. Noiret est aussi, bien entendu, associé à quelques-uns des plus gros scores du cinéma populaire français. Il y eut d'abord l'association de choc avec Annie Girardot ( Tendre Poulet et On a volé la cuisse de Jupiter, de Philippe de Broca), servie par les dialogues de Michel Audiard, puis vient la franchise Ripoux de Claude Zidi avec, pour partenaire, Thierry Lhermitte en guise de Laurel et Hardy de commissariat dégringolé. Il y aura deux autres épisodes, en 1990, puis, le dernier, en 2003, rallongeant la sauce jusqu'au gênant.
Noiret gentleman acteur
C'est dans le Vieux Fusil de Robert Enrico (1975) que les Français l'admireront longtemps le plus, non sans mauvaises arrière-pensées revanchardes anti-allemandes encore vivaces dans ces années-là (éteintes depuis ?). Dans le rôle du chirurgien de Montauban, dont la femme est brûlée sous ses yeux par les nazis et qui décide de rendre la monnaie de la pièce, Noiret, l'homme ordinaire livré à l'exception d'une situation historique atroce, fascinait par le revirement de la crainte à la brutalité froide. Une certaine idée de l'acteur en justicier se dépose à cette époque, bien que l'ambiguïté perdure, un an après, dans sa composition du juge Rousseau dans le Juge et l'Assassin de Bertrand Tavernier, où l'humanisme du personnage cache de sombres desseins.
LE FIGARO du 23/11/2006
Noiret, un demi-siècle de talent et d'élégance par Brigitte Baudin & Dominique Borde
Il s'est éteint hier à l'âge de 76 ans après cinquante ans de carrière. Plus de cent vingt films, des dizaines de pièces de théâtre avaient fait de lui un des acteurs les plus populaires de France.
« Je ne vais jamais au-devant d’un rôle expliquait-il. J’attends qu’on me propose. Cela présente deux intérêts : la jubilation de jouer ce que les autres attendent de vous et une occasion de juger lucidement où l’on en est. »
Acteur, Philippe Noiret l’était jusqu’au bout des ongles, mais il aimait aussi rêver en contemplant la nature. « Je suis le plus heureux des hommes le nez au vent avec un livre à la main assis sur un banc, au soleil, dans mon jardin ou en train de galoper sur un de mes chevaux. Ma vie est un savant équilibre entre la nature et ma vie parisienne. » IL AVAIT L’ALLURE d’un hobereau de province avec ses costumes en tweed, ces pulls en cachemire, ses gilets en soie, ses chaussures faites sur mesure et ses pochettes bouffantes. Une voix profonde, reconnaissable entre toutes, des gestes élégants, un éternel cigare aux coins des lèvres, il cultivait son image d’élégant d’un autre siècle. Pour plaire, mais aussi pour se plaire. C’est son père, vendeur dans la confection, qui lui donne le goût des beaux vêtements, des étoffes luxueuses et surtout des mots
« Mon père était un lettré avouait- il. Il aimait la poésie, la littérature. Ses auteurs de chevet étaient Verlaine, Rimbaud, Montaigne, Montesquieu. » Né le 1er octobre 1930 à Lille, il grandit à Paris. Il n’aime pas les études. Il va d’abord chez les oratoriens puis au lycée Jeanson- de- Sailly. Il se fait renvoyer de tous les établissements. Un peu plus tard, il fréquente les cafés de Montparnasse. Il se lie avec des artistes, des comédiens. C’est là que naît sa vocation théâtrale. Il a 24 ans. Commence alors pour lui la grande aventure du TNP avec Jean Vilar où il jouera au côté de Gérard Philipe et de Monique Chaumette qui deviendra son épouse. Après une expérience de duettiste avec Jean- Pierre Darras dans les cabarets, il débute au cinéma.
L’oncle de Zazie
Pour lui le cinéma n’aurait pu être qu’un accident. Venu du TNP avec le physique enveloppé et confortable d’un bon gros à l’allure un peu snob, il n’avait pas le physique d’un premier rôle. En 1956, à 26 ans, il est dans le premier film d’Agnès Varda comme une apparition symbolique. Plus audacieux, Louis Malle en fait l’oncle de Zazie dans le métro, il est Hercule dans une version du Capitaine Fracasse aux côtés de jean Marais ou un Louis XIV emphatique dans Les Amours célèbres. Mais rien ne le détache de ses premiers duos avec Darras. Il faudra le Thérèse Desqueyroux de Franju, inspiré de Mauriac en 1962, Les Copains d’Yves Robert, tiré de Jules Romain pour qu’on remarque la finesse du comédien qui, au- delà de son allure pataude, sait imposer une sorte d’élégance innée.
Avec La Vie de château de Rappeneau, qui signe son premier film et en fait le mari d’une Catherine Deneuve évéenne et fantaisiste, il franchit un degré. Du coup, le cinéma devra compter avec celui qui se trouvait une « allure de pachyderme ». On s’habitue à cet ours pas trop mal léché qui sait jouer de ses fausses naïvetés ou de sa calme assurance pour entrer d’un bloc dans un personnage. Qu’Yves Robert en fasse le délicieux paresseux d’Alexandre le Bienheureux, qu’Hitchcock le transforme en espion soviétique pour L’Étau, qu’il soit Clérambard ou une barbouze dans L’Attentat de Boisset qui romance l’affaire Ben Barka, le « pachyderme » est d’abord un étonnant caméléon.
Bon nounours ou trouble-fête
Et c’est lui encore qui permet à Bertrand Tavernier de signer ses premiers films, L’Horloger de SaintPaul, Le Juge et l’Assassin, Que la fête commence. Lui aussi qui a l’audace avec l’ami Piccoli ou le copain Mastroianni de fréquenter l’infréquentable Marco Ferreri et ses provocations sulfureuses ( La Grande Bouffe). Mais ne peut- il pas tout se permettre ? De faire le pitre avec Mes chers amis de Monicelli, d’être l’un des officiers du Désert des Tartares, le vengeur exterminateur, mari d’une pathétique Romy Schneider pour le célèbre Vieux Fusil qui restera l’un de ses films les plus populaires, ou l’amoureux respectueux de Charlotte Rampling dans Un taxi mauve.
D’une adaptation de Drieu La Rochelle, Une Femme à sa fenêtre, à celle d’un Simenon ( L’Étoile du Nord), Noiret devient le comédien incontournable et interchangeable des années 1970. Du comique des Ripoux ou de Twist again à Moscou à la gravité de La Vie et rien d’autre ou le peu connu Les Lunettes d’or où il joue un homosexuel, il est sur tous les fronts, bon nounours ou vilain trouble- fête, notable ou anarchiste. Un seul rôle lui échappe dans lequel il aurait pu se couler aisément, celui de Maigret, devenu propriété de la télévision à l’époque avec Jean Richard. Jusqu’au bout, entre un Ripoux 3 où il semble se parodier et Père et fils de Michel Boujenah où il compose un paternel malicieux et émouvant, Noiret aura répondu présent au cinéma.
C’est cet homme élégant et ce comédien doué qui excusait ses coquetteries vestimentaires et son goût du confort en disant de la vie : « Le voyage est court autant le faire en première classe ! » Le voyage est fini, il nous laissé sa classe.
Noiret, un géant sur les planches par Marion Thébaud.
Publié le 24 novembre 2006
Il avait débuté au théâtre, avait quitté trente ans durant la scène, pour y revenir plus passionné que jamais.
C'était une voix, moelleuse et grave, reconnaissable entre toutes. Une voix de théâtre qui avait bravé le mistral dans la Cour d'honneur du Palais de papes, à Avignon. Car avant d'être une vedette de cinéma, Philippe Noiret avait fait ses classes au théâtre, à la Comédie de l'Ouest, à l'époque où la décentralisation pointait le bout du nez. Sous la houlette d'Hubert Gignoux, il avait joué ses premiers classiques.
En 1953, il avait rejoint la troupe du TNP. Il y joua son premier grand rôle, celui du duc Alexandre dans Lorenzaccio de Musset. Une célèbre photo d'Agnès Varda le montre côte à côte avec Gérard Philipe. Vêtu de noir, en pull et pantalon, il avait déjà cette allure qui conjugue noblesse et simplicité, comme si sa haute taille et sa corpulence le destinaient d'entrée aux grands rôles du répertoire.
Dans les cabarets
Pendant sept ans, il fait ses gammes, incarne les laquais, les barbons, les spadassins, mais aussi une statue, celle du Commandeur de Dom Juan, et même un mur... celui du Songe d'une nuit d'été. Progressivement, il s'impose, est de toutes les créations, à Chaillot ou au Festival d'Avignon. «C'est la Cour d'honneur et ses exigences qui ont façonné l'art vilarien», nous expliquait-il, un été, alors qu'on fêtait le 50e anniversaire du festival. Dans la troupe, il retrouve Jean-Pierre Darras, son ancien complice de la Comédie de l'Ouest. Ensemble, ils vont créer un tandem qui se produira dans les cabarets. Ils avaient imaginé un duo entre Louis XIV, que Philippe Noiret incarnait, et Racine, interprété par Jean-Pierre Darras. «C'était une façon de se moquer des années de Gaulle, une forme de satire sociale et politique.»
En 1960, il quitte la troupe du TNP, joue Château en Suède de Françoise Sagan et va voir sa carrière cinématographique exploser.
Un succès qui l'accapare et l'éloigne des planches. Après trente ans d'absence, il répond à l'invitation de Bernard Murat qui lui propose une comédie de Bertand Blier Les Côtelettes, en 1997 au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Il y affrontait Michel Bouquet à l'occasion d'une scène qui reste d'anthologie où son jeu rond, son charme débonnaire, cette voix de basse russe et son regard de chien fidèle équilibraient l'agressivité moqueuse de Bouquet. Il enchaîna en 2001 avec une pièce de Yasmina Reza L'Homme du hasard, sous la direction de Frédéric Bélier-Garcia, avec Catherine Rich. «Son impertinence m'enchante», disait-il de cet auteur qu'il qualifiait affectueusement «de petite sorcière».
Il avait tant repris goût à la scène qu'il avait mis sa voix rare, senstionnelle au service de la poésie, celle de Hugo pour Les Contemplations à la Comédie des Champs-Élysées.
Enfin à l'automne 2005, sur la scène de la Madeleine, il était aux côtés d'Anouk Aimé dans Love Letters, une pièce américaine adaptée par Claude Baignères et Anne Tognetti. La correspondance d'un homme et d'une femme qui se connaissaient depuis leur enfance et n'avaient pas su reconnaître leur amour. Le public avait plébiscité ce spectacle porté par un duo d'acteurs attendrissant et un Philippe Noiret plus bouleversant que jamais.
AFP/FRANÇOIS GUILLOT
L'acteur Philippe Noiret lors du 56e Festival international du film de Cannes, le 24 mai 2003.
LE MONDE du 24.11.2006
Philippe Noiret, acteur et comédien, est mort, par Jean-Luc Douin
Né le 1er octobre 1930 à Lille, piètre lycéen, Philippe Noiret débute au théâtre – il entre en 1953 au Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar. Il fait aussi avec Jean-Pierre Darras un homérique duo de cabaret, en particulier dans un sketch où, sous la perruque de Louis XIV, il malmène son complice déguisé en Jean Racine.
C'est là, au TNP, qu'Agnès Varda (qui est photographe de la troupe) le repère, en particulier dans Lorenzaccio, où il interprète le Duc. Elle le fait débuter au cinéma dans La Pointe courte (1954) : "Je lui trouvais une ampleur rare chez un si jeune homme, et une nuque exquise." Cheveux coupés au bol à la Jules César, il incarne un homme traînant son mal sentimental dans un bourg de pêcheurs près de Sète. "J'avais peur de cette aventure, dit-il. J'ai tâtonné. Finalement, je suis absent du film."
En 1960, le voilà se mouvant au ralenti dans Zazie dans le métro, de Louis Malle d'après Raymond Queneau. Un bide monumental, injuste. Il va alors aligner les seconds rôles, du Capitaine Fracasse à Clémentine chérie en passant par Thérèse Desqueyroux, de Georges Franju d'après Mauriac.
Deux rôles le poussent à abandonner les planches : ceux du châtelain résistant dans La Vie de château, de Jean-Paul Rappeneau (1965), et du paysan rêveur dans Alexandre le Bienheureux, d'Yves Robert (1967). Noiret saute alors des farces de William Klein (Qui êtes-vous Polly Magoo ?) à une adaptation de Marcel Aymé (Clérambard, où il campe un aristocrate ruiné) ou à une comédie en demi-teinte (La Vieille Fille, de Jean-Pierre Blanc, chronique d'un célibataire en vacances face à une Annie Girardot effarouchée). Il se laisse embarquer par Hollywood : Justine, de George Cukor (1968), L'Etau, d'Alfred Hitchcock (1969), La Guerre de Murphy, de Peter Yates (1970).
LA GUEULE, LA VOIX, LE VENTRE
D'Edouard Molinaro (Les Aveux les plus doux, La Mandarine) à Henri Verneuil (Le Serpent), d'Yves Boisset (L'Attentat) à Henri Graziani (Poil de carotte), il poursuit son gros bonhomme de chemin.
Sans heurts ni scandales (sauf celui de La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, 1973), Philippe Noiret tord le cou aux amateurs d'étiquettes. Il avait tout fait pour rater la carrière de jeune premier qui ne lui convenait pas, il réussit celle qui lui correspond : sa gueule, sa voix, son ventre le posent en héritier de Raimu ou de Charles Laughton.
La gueule est celle d'un Gargantua ironique, plein de santé et d'une sérénité joufflue. La voix, grave, sait jouer de multiples intonations pour exprimer la jovialité, la colère, l'humour, la gourmandise ou l'incivilité. Le ventre lui octroie une stature imposante de gugusse bourru aux réflexes d'empereur romain, mais qui sait éclater d'un rire énorme et alimenter une faconde inaltérable.
De tout cela jaillit une présence. Hugolien et balzacien à la fois, Noiret n'hésite pas à remettre en cause sa popularité grandissante. Il pourrait reposer ses quatre-vingt-dix kilos sur un trône péniblement gagné et interpréter des fonctionnaires, des bâfreurs, des clochards ou des pères tyranniques. Il préfère, au risque de décevoir, lutter contre le confort en défendant de jeunes metteurs en scène, se mouille pour les aider à monter leur premier film.
Il devient le double de l'un deux. Après lui avoir fait interpréter l'humble artisan de L'Horloger de Saint-Paul (1973), Bertrand Tavernier trouve en lui un "acteur autobiographique". Et de Français moyen, adepte de la salade aux "ouagnons", il le transforme en régent libertin (Que la fête commence, 1975), en notable bourgeois antidreyfusard (Le Juge et l'Assassin, 1976), en shérif peureux faisant sa besogne de justicier avec un machiavélisme débonnaire (Coup de torchon, 1981).
Chaque fois, y compris dans Une semaine de vacances (1980), où l'horloger-Noiret revient faire un clin d'œil autour d'un poulet au vinaigre, c'est Tavernier qui transparaît derrière cette grande carcasse brutale d'apparence : générosité, doutes, incertitudes sur la justice, l'éducation, l'amour ou la religion, vigueur anarchiste qui le porte à casser les vitres, corps incapable de cacher sa tendresse pour un gratin dauphinois ou un haricot de mouton. Un personnage cuirassé contre la douleur que l'on retrouvera dans La Vie et rien d'autre (1989), où, pour interpréter le commandant Dellaplane de la première guerre mondiale, il arbore les décorations de son propre père, qui avait fait Verdun.
LES JOYAUX ITALIENS
"Noiret est crédible dans n'importe quel contexte social, dans n'importe quel métier", dit Tavernier. C'est-à-dire en écrivain (Le Secret, de Robert Enrico, 1974), adepte de la vengeance expéditive sous l'Occupation (Le Vieux Fusil, de Robert Enrico, 1975), prof de grec à la Sorbonne (Tendre Poulet, de Philippe de Broca, 1977), minable escroc (Monsieur Albert, de Jacques Renard, 1975), assassin belge féru d'Egypte (L'Etoile du Nord, de Pierre Granier-Deferre, 1982), soupirant égaré dans la brousse (L'Africain, de Philippe de Broca, 1982), officier colonial (Fort Saganne, d'Alain Corneau, 1984), flic ripoux (Les Ripoux, de Claude Zidi, 1984), directeur d'hôtel à toque de fourrure (Twist again à Moscou, de Jean-Marie Poiré, 1986), pervers animateur de télé (Masques, de Claude Chabrol, 1987), aristo breton sous la Terreur (Chouans, de Philippe de Broca, 1988), tueur à la retraite (Max et Jérémie, de Claire Devers, 1992), ventripotent d'Artagnan (La Fille de d'Artagnan, de Ricardo Freda, 1994), inquiétant Mazarin (Le Retour des mousquetaires, de Richard Lester, 1989), comédien égocentrique à la Guitry (Le Roi de Paris, de Dominique Maillet, 1995), comédien au bord de l'hospice (Les Grands Ducs, de Patrice Leconte, 1996), vieux ranci (Les Côtelettes, de Bertrand Blier, 2003), papa mourant (Père et fils, de Michel Boujenah, 2003).
A cet impressionnant inventaire, il faut ajouter quelques joyaux, jalons de sa carrière italienne. Il fut l'un des incorrigibles quinquagénaires qui giflaient les voyageurs penchés aux fenêtres d'un train qui s'ébranle dans Mes chers amis (Mario Monicelli, 1975), l'un des officiers du Désert des Tartares (Valerio Zurlini, 1976), le juge de Trois Frères (Francesco Rosi, 1980), l'un des protagonistes de La Famille (Ettore Scola, 1987), le vieux médecin de Ferrare amoureux d'un jeune étudiant dans Les Lunettes d'or (Giuliano Montaldo, 1987), le débonnaire projectionniste de Cinema Paradiso (Giuseppe Tornatore, 1988)…
"Je suis un désolé gai, disait-il, avec peu d'illusions sur la nature humaine." Poignée de main franche et franc-parler, nœud pap', chemise à rayures, belles godasses et cigare, il aimait afficher son élégance pour protester contre le laisser-aller, "le débraguetté".
Philippe Noiret était marié à la comédienne Monique Chaumette. Il avait obtenu deux Césars, l'un pour Le Vieux Fusil en 1976, l'autre pour La Vie et rien d'autre en 1990.
"Quand je me retourne, lâcha-t-il un jour, je vois quelqu'un qui a fait correctement son métier d'artisan. J'ai fait des films difficiles, peu. Des films pas assez exigeants, peu. La moyenne n'est pas mal : je suis un acteur populaire et j'aime cette idée."

AFP/GABRIEL BOUYS
Le comédien Philippe Noiret, ici photographié en 2002, est mort, jeudi 23 novembre.
Le théâtre, avant et après le cinéma, par Martine Silber
LE MONDE | 24.11.06 | 11h03 • Mis à jour le 24.11.06 | 11h03
Après trente ans consacrés uniquement au cinéma, Philippe Noiret effectuait son retour au théâtre, en 1997, dans Les Côtelettes, de Bertrand Blier, au théâtre de la Porte Saint-Martin. Un retour à fort lancement médiatique, plutôt mal accueilli par la critique. Mais le public l'avait plébiscité.
Il déclarait alors à Michel Braudeau, venu s'entretenir avec lui : "Je suis un homme bien ordinaire, vous savez, vous allez avoir du mal. Enfin, c'est bien d'avoir un article avant sa nécrologie dans Le Monde." Il y interprétait aux côtés de Michel Bouquet, un ex-soixante-huitard, "un pauvre mec de gauche en train de glisser à droite". Evoquant ses débuts, il précisait : "C'est un des points communs que j'ai avec d'autres sexagénaires un peu tapés comme Jean Rochefort ou Jean-Pierre Marielle : pour nous, jouer a d'abord été jouer au théâtre, dans une troupe."
Il rêvait, jeune homme, d'entrer au TNP, allant camper sur l'île de la Barthelasse avec Delphine Seyrig pour assister aux spectacles du Festival d'Avignon et avait réalisé ce souhait en 1953, après une audition devant Gérard Philipe. Il avait quitté la troupe et Jean Vilar en 1960, en montant Château en Suède, de Françoise Sagan, puis pour cette longue carrière cinématographique, mais n'avait pas "encaissé la façon dont on a traité Jean Vilar, à Avignon, en 1968".
On l'avait revu sur les planches dans L'Homme au hasard, de Yasmina Réza, avec Catherine Rich, en 2000 au théâtre du Gymnase, à Marseille, puis à Paris, au théâtre de l'Atelier, en 2001. On l'avait retrouvé, émouvant, pour une lecture à sa façon de poèmes qu'il avait choisis dans Les Contemplations de Victor Hugo, à la Comédie des Champs-Elysées, en 2002.
Et pour la dernière fois, le public s'était pressé au Théâtre de la Madeleine pour le voir de près, avec Anouk Aimée, "en vrai", dans une pièce de A.R. Gurney, Love Letters, à la rentrée 2005.

TÉLÉRAMA
Philippe Noiret (1930-2006), par Aurélien Ferenczi
Bourru ou débonnaire, tranquille ou fanfaron, l'acteur Philippe Noiret s'est éteint à 76 ans. Portrait d'un grand acteur populaire.
« Je ne pense pas que je livrerai à vos lecteurs ce que le mot "mort" évoque pour moi, ni les rapports que j’entretiens avec l’idée qu’il recouvre », disait Philippe Noiret à Télérama il y a un peu moins de vingt ans. Le comédien était ainsi : pudique malgré la voix qui porte, secret derrière une présence immédiate – 1,85 m, 100 kilos – qui semblait le révéler tout entier. Il vivait volontiers en province, donc caché, était marié depuis quarante ans à la même femme, Monique Chaumette, rencontrée au TNP, et feignait, dans les interviews, un fatalisme blasé, un flegme à la limite de l’indolence qu’on aurait eu tort de prendre pour du cynisme. De fait, les adjectifs qui, en ces heures d’hommage, viennent naturellement sous le clavier sont par trop réducteurs : débonnaire, Philippe Noiret le fut, au cinéma, mais pas seulement, tout comme solennel ou bon vivant. On écrirait cela qu’on ne dépasserait pas la trompeuse apparence physique, la stature de stentor.
En 1997, Bertrand Tavernier évoquait dans ces colonnes « sa conscience de citoyen, son anarchisme vis-à-vis des puissants ». Quoique promu notable par ses rôles, sa place dans le cinéma français et sa garde-robe velours et tweed, Philippe Noiret avait le cœur à gauche ; quoique ayant plus ou moins raté le tournant de la Nouvelle Vague – il n’a joué ni pour Godard ni pour Truffaut, et le regrettait peut-être –, il possédait une vraie cinéphilie, et parlait de Citizen Kane, vu à l’âge de 16 ans, comme du choc ayant définitivement fait du cinéma sa passion. Et même au firmament des stars hexagonales – deux césars, le premier pour Le Vieux Fusil en 1976, le second pour La Vie et rien d’autre, en 1990 – il avait une claire conscience d’une carrière comportant peu de chefs-d’œuvre, peu de vrais navets (« Je n'ai jamais rien fait d'honteux. J'ai tourné cent vingt-cinq films, il y en a pour tous les goûts. Mais rien de racoleur ni de vulgaire »), mais beaucoup de succès populaires, films télé du dimanche soir (comme on ne dit plus aujourd’hui). Cent vingt-cinq titres ! Utopique d’y chercher une signature de l’acteur. Mais, même dans les films médiocres, on n’a jamais vu Noiret mauvais. Quand on lui reprochait de « faire du Noiret », il citait le mot de Bogart, à qui, paraît-il, on faisait le même reproche et qui répondait : « Du Bogart ? C’est encore moi qui le fais le mieux. » Malgré sa découverte de Welles, les premiers rapports de Philippe Noiret avec le cinéma furent distants. On connaît peut-être déjà l’histoire de sa vocation. Mauvais élève en pension chez les Oratoriens, il avait été poussé vers l’art dramatique par un prof à l’esprit large. Plus tard, Gérard Philipe le remarque à une audition, et le jeune Noiret, 20 ans et des poussières, trouve sa place au TNP de Jean Vilar, où il restera huit ans, tout en peaufinant, au cabaret, un duo satirique avec Jean-Pierre Darras. « Jean Vilar, ce fut la rencontre la plus importante de ma vie, se plaisait à raconter Noiret.
Professionnellement et humainement. » Ajoutant même que si le metteur en scène, cherchant à le faire progresser, ne l’avait pas « un peu poussé vers la sortie », il aurait pu rester trente ans à ses côtés. Il faut dire que le cinéma le boude : il s’écoule quatre ans entre ses débuts dans La Pointe courte, d’Agnès Varda, en 1956, et son deuxième film, Zazie dans le métro, de Louis Malle. « Des gens comme Marielle, Rochefort et moi, on n’avait pas de physique. Surtout pour le cinéma. Au théâtre, on avait une stature, mais au cinéma, c’est quand même le visage qui compte d’abord, et là, on n’avait rien ! On avait des grands nez, des traits pas formés, un peu mollassons, ni beaux, ni laids; on n’était rien. » Le grand écran l’adoptera pourtant. On l’y voit d’abord dans des seconds rôles, puis progressivement, en vedette, surtout après le succès d’Alexandre le bienheureux, d’Yves Robert (1968).
Il tourne alors beaucoup, et cet éclectisme l’amène même à jouer les espions frenchies dans un (petit) Hitchcock, L’Etau. Le territoire filmique qu’arpente alors Noiret n’est certes pas celui des auteurs expérimentateurs - qui sont d’ailleurs, à l’époque, très marginalisés - mais son parcours compte de vrais audaces, à l’image de La Grande bouffe, de Marco Ferreri (1973) moins bien accueilli à Cannes que La Maman et la Putain, de Jean Eustache, en compétition cette même année. Des cinéastes en devenir (qui confirmeront ou non) font tourner l’acteur : Jean-Paul Rappeneau (La Vie de château), Edouard Molinaro (La Mandarine, qui frappe à l’époque par sa liberté de ton), Marco Pico (Un nuage entre les dents), ou Jean-Pierre Blanc (La Vieille fille). Pas des choix évidents, tout comme faire confiance, en 1974, à un ancien attaché de presse apprenti cinéaste, Bertrand Tavernier, qui tente de monter son premier film, L’Horloger de Saint-Paul. Ensemble, Tavernier et Noiret tourneront huit fois. « Un double rapport de fraternité s’est établi, racontait l’acteur en 1997. Bertrand est un peu mon frère cadet, parce qu’il est plus jeune que moi. Mais il est aussi mon frère aîné : un metteur en scène, c’est forcément l’aîné de la troupe. Je lui envie son état quasi permanent de colère, son pouvoir d’indignation, chose qui m’a quitté depuis une bonne trentaine d’années.» Leur collaboration fournira au comédien quelques-uns de ses plus beaux rôles, alternant puissance, dérision, émotion : le Régent dans Que la fête commence (1975), le fonctionnaire de l’administration coloniale dans Coup de torchon (1981), le major Delaplane dans La Vie et rien d’autre (1989).
Tavernier rappelait les leçons apprises de l’acteur : sur L’Horloger..., toute l’équipe sentait que Jean Rochefort, dans un rôle plus spectaculaire, lui «piquait la vedette». «Je n’étais pas d’accord. Philippe avait une manière bien à lui de s’économiser. Jouer en réaction, c’était intelligent sur la longueur. C’était Gabin, avec qui il avait joué dans Monsieur, de Jean-Paul le Chanois, qui le lui avait expliqué : ce n’est pas parce qu’on sera en gros plan tout au long d’un film qu’on sera le meilleur...» La place nous manque pour énumérer ses succès, saluer sa carrière transalpine, à l’époque où les coproductions étaient monnaie courante, et qui le conduisit chez Scola (La Famille) ou Rosi (Trois frères), voire se souvenir de rôles précis - il est un épatant Romain Gary dans Faux et usage de faux, de Laurent Heynemann, en 1990. Depuis quelques années, il s’était fait plus rare, et avait retrouvé le chemin des planches, disant la rancoeur de Bertrand Blier (Les Côtelettes), la poésie d’Hugo (Les Contemplations) ou des Love letters à Anouk Aimée. On l’avait aimé, en 2003, dans Père et fils, le premier film de Michel Boujenah : on aurait du mal à revoir sans émotion ce mélo joyeux où Noiret cabotine avec une légèreté réjouissante, rouerie et stupeur mêlées, crevant l’écran. Il y est un père malicieux, qui feint un mal incurable pour réunir ses quatre fils. La disparition de ce monstre sacré, que le temps placera auprès des plus grands, Raimu ou Jouvet, n’est, hélas, pas feinte.
Dans "La vieille fille"
L'HUMANITÉ
Noiret tire sa révérence par Maurice Ulrich
Disparition . L’acteur Philippe Noiret nous a quittés jeudi soir. Il fut souvent, au théâtre comme au cinéma, celui qui donnait forme aux désirs et aux angoisses de ses contemporains.
De qui parlons-nous ? On croit savoir que l’homme qui s’appelait Philippe Noiret fumait le cigare et portait un panama, les deux lui allaient si bien, mais on hésite : était-ce lui ou bien le personnage d’un de ses films promenant sa haute silhouette un peu ronde, sa nonchalance, dans un paysage italien, comme dans le Facteur (1994), où il était Pablo Neruda, dans d’autres films où la gouaille l’emportait, de ceux, légers, que l’on revoit régulièrement à la télé. Tendre poulet (1978), On a volé la cuisse de Jupiter (1980). De purs divertissements mais qui, par sa grâce, celle d’Annie Girardot, avaient un peu un goût de champagne... 125 films, dans tous les registres. Car il était de ces immenses acteurs qui, quoi qu’ils jouent, sont tout à la fois eux-mêmes et totalement le personnage qu’ils incarnent.
125 films, dans tous les registres
Il y a bien un mystère de l’acteur. Pourquoi Noiret était-il aussi vrai en salaud qu’en héros malgré lui, qu’en apôtre militant du droit à la paresse (Alexandre le Bienheureux, 1967). Diderot disait que la vérité de l’acteur, c’est qu’il incarne des fantômes plus grands que lui. Sans doute a-t-il incarné dans ses rôles les plus grands, les plus forts, une part de notre histoire comme de nos passions, de nos espoirs et de nos insurrections, quoi qu’il en ait été de ses propres engagements, parfois sous forme de beaux coups de gueule. Ainsi quand il pestait, chez Guillaume Durand, contre cette « obscénité », c’est son mot, du Paris-Dakar, un crachat, disait-il, sur la misère des pays traversés. Ainsi de cette déclaration péremptoire qui fit mal, un jour, quand il sortit tout de go que, pour être communiste après tout ce qui s’était passé, il fallait « être con ou malhonnête ». Le même pourtant s’amusait du parfum de scandale autour de la Grande Bouffe, de Marco Ferreri : « Nous tendions un miroir aux gens et ils n’ont pas aimé se voir dedans. C’est révélateur d’une grande connerie. » La Grande Bouffe en 1973 : Noiret, Piccoli, Mastroianni, Tognazzi et Andrea Ferreol, que Noiret assoira sur la pâte d’une inoubliable tarte dans cette bouffonnerie tragique où l’excès de la dépense est l’arme de la mort. La Grande Bouffe est une métaphore, une parabole, mais peut-être tous les grands films le sont-ils et Noiret, dans ces cas-là, y fut le révélateur du sens, comme il le fut aussi sur le mode mineur. Dans la Vie de château en 1967, avec Deneuve, il est ce personnage plutôt anodin, effacé, pas trop séduisant mais qui, au terme d’une comédie pétillante, se révélera le résistant que sa femme n’attendait plus. On en rêvait. Reprise du thème sur le mode grave, intense, avec le Vieux Fusil, en 1975, de Robert Enrico. Noiret, devenu sans l’avoir voulu le justicier de sa femme assassinée par les nazis dans des scènes d’une rare violence, est implacable et ira jusqu’au bout de ce qui n’est plus seulement une vengeance mais la résistance. C’est là un miroir tendu à une France qui veut s’y reconnaître, grandie comme un fantôme, précisément, de la liberté. Mais le miroir peut aussi renvoyer une vérité moins flatteuse. Veulerie, alcoolisme, c’est lui, autrement, dans Coup de torchon (1981), de Bertrand Tavernier, film dur, tout aussi implacable, mais dans un tout autre registre par la mise au jour de l’oppression coloniale et, d’abord, de la dégradation morale que l’oppression engendre, non pas chez l’opprimé mais chez l’oppresseur. Avec Tavernier encore, en Philippe d’Orléans, il sera l’esprit même de la Régence dans Que la fête commence (1975), quand la ronde des plaisirs, des amours entre rubans et jolies têtes, comme dans les Fêtes galantes de Watteau, est une danse sur le volcan de la révolution qui s’annonce. Nous sommes, en ces années-là, dans une France où la gauche porte tant d’espoirs... Il fut un juge, un ripoux, d’Artagnan, un fou de cinéma, il a tourné avec Becker, Hitchcock, Cukor, Boisset, Monicelli, Robbe-Grillet, de Broca, Chéreau, Téchiné, Bertrand Blier...Peu nous importe au fond que Philippe Noiret ait porté des noeuds papillon et des bretelles roses. On peut retenir que ce personnage aux 125 têtes, autant donc que ses films, a aimé pendant quarante-six ans sa femme Monique Chaumette, avec qui, disait-il voici quelques mois, « nous avons toujours ri ensemble. C’est l’un des secrets, si ce n’est le secret. On ne s’ennuie jamais ».
Le mystère de l'acteur : Ce faux conservateur qui détestait le laisser-aller, le « débraguettage », qui gagnait beaucoup d’argent mais qui dépensait, disait-il, tout ce qu’il gagnait, était-il un anarchiste ou un dandy ? « Quand je tourne, j’essaie de tendre vers une oeuvre d’art. » C’est peut-être ça, le mystère Noiret. Ce n’était pas une gueule, pas une star, il n’était ni beau, ni laid, mais sans doute il était un grand artiste, c’est-à-dire un créateur, c’est-à-dire un homme qui donne forme aux désirs et aux angoisses de ses contemporains.








