16 mars 2007
MORT DE NICOLE STÉPHANE

Annonce de la mort de Nicole Stéphane actrice et productrice française. Elle est très active durant la seconde guerre mondiale, confère sa fiche Wikipédia. Issue de la célèbre famille des de Rothschild, elle est choisie par Jean-Pierre Melville qui est un de ses amis pour incarner la mutique nièce de Jean-Marie Robain dans "Le silence de la mer", adaptation du célèbre roman de Vercors, tourné en 1947 sans avoir l'autorisation de ce dernier. Melville l'évoque dans le livre de "Rui Nogueira", "Le cinéma de Jean-Pierre Melville" (Éditions Seghers - Cinéma 2000, 1974, réédité par "Les cahiers du cinéma" : " ...Un jour qu'elle me confiait son désir de devenir réalisateur, je lui avais répondu : "Je vous prendrai comme assistante le jour où je ferai un film, mais permettez-moi de vous dire que j'aimerais mieux que vous y participiez comme comédienne". Son profil très pur et ses yeux très clair convenaient parfaitement au rôle de la nièce". Elle est excellente dans son attitude butée face à Howard Vernon incarnant un officier allemand cultivé. Elle retrouve Melville, dans l'adaptation de Jean Cocteau, "Les enfants terribles", où elle incarne une échevelée Élisabeth, elle y est excellente face au piètre Edouard Dhermite imposé par Cocteau. Elle abandonne très vite sa carrière d'actrice - elle figurait Marie Curie dans un court-métrage de Georges Franju", suite à un accident de la route pour se lancer dans la production pour des projets ambitieux. Elle produit "La vie de château" qui est un petit bijou de la comédie et est le premier film de Jean-Paul Rappeneau, Le site Artepix évoquait ses difficultés sur le financement de "Mourir à Madrid", évoqué dans le bonus du DVD du film : "Cette entrevue avec la productrice du film, Nicole Stéphane, permet de revenir sur son engagement sur le projet et les difficultés qu’elle a rencontrées avec Frédéric Rossif pour le mener à bien. Elle explique, entre autres choses, comment le gouvernement espagnol lui a proposé de racheter son film, pour l’empêcher d’être projeté en Espagne...". A partir de 1969, elle avait pour projet d'adapter Marcel Proust dans une adaptation de Suso Cecchi d'Amico pour Luchino Visconti, la préparation fut évoquée dans deux livres "Proust à l'écran" de Peter Kranvanja" éditions "La lettre volée" et dans un livre de Suso Cecchi D'Amico paru aux éditions Personna. L'adaptation, finit par aboutir en 1983, pour le film honorable de Wolker Schlöndorff. Il convenait de saluer ce parcours exceptionnel. Annonce également, ces derniers jours du décès de la comédienne Betty Hutton et du réalisateur Jeff Musso, j'y reviendrai dès que possible...

Avec Édouard Dhermitte dans "Les enfants terribles"
Filmographie : comme actrice : Le silence de la mer (Jean-Pierre Melville) – 1949 Les enfants terribles (Jean-Pierre Melville) - La dernière nouvelle (Rune Hagberg & Georges Patrix, CM) – 1950 Né de père inconnu (Maurice Cloche) – 1953 Le défroqué (Léo Joannon) - Monsieur et Madame Curie (Georges Franju, CM) – 1957 (Carve har name with pride (Agent secret S.Z.) (Lewis Gilbert) - Comme réalisatrice : 1956 Les Hydrocéphales (CM) – 1958 La génération du désert (CM) – 1967 Une guerre pour une paix (CM) – 1993 En attendant Godot à Sarajevo (CM) - Comme productrice : 1961 Vel d'hiv (Frédéric Rossif & Guy Blanc, CM) - 1962 Mourir à Madrid (Frédéric Rossif) – 1965 La vie de château (Jean-Paul Rappeneau) – 1967 L’une et l’autre (René Allio) - 1968 Phèdre (Pierre Jourdan) – 1969 Détruire, dit-elle (Marguerite Duras) – 1974 Promised lands (Susan Sontag, documentaire) - 1988 Sarah (Edgardo Cozarinsky, CM) - Divers : Montage du générique : 1963 Behold a pale horse (Et vint le jour de la vengeance) (Fred Zinnemann).

ARTICLES
LIBÉRATION du jeudi 15 mars 2007
Cinéma
Nicole Stéphane, la mort d'une enfant terrible, par Gérard Lefort
Ce n'est pas faire déshonneur à la mémoire de Nicole Stéphane, née Nicole de Rothschild en 1928, à Paris, et morte hier de vieillesse, que de rappeler qu'elle fut à l'écran la femme d'un seul film : les Enfants terribles, réalisé en 1950 par Jean-Pierre Melville, d'après le roman de Jean Cocteau. Elle y était Elisabeth, la soeur dessalée et fantasque de Paul (l'ébranlant Edouard Dermithe), fomentant bien des amours par procuration pour distraire son frère et le prévenir de succomber à son désir pour l'élève Dargelos, puis à sa passion pour la jeune Agathe, le double de Dargelos en fille. Nicole Stéphane confia que Cocteau l'élut en 1949, le soir de la première du Silence de la mer (du même Melville) où elle interprétait la jeune fille mutique : «Vous serez Elisabeth !» Bonne idée d'évidence, en effet. Quel chic fut le sien, élégante aussi bien en robe de chambre négligée qu'en tailleur Christian Dior (auteur des costumes du film). Quel chien, quand elle se ballade dans l'appartement-roulotte avec une pince à linge sur le nez «pour se faire le profil grec». Quelle allure moderne avec sa tignasse brossée à la diable, son regard clair et trouble, son rien de maquillage. Quelle beauté, surtout, à la croisée des genres. Ultérieurement, Nicole Stéphane fut un peu actrice (Marie Curie dans le Madame Curie de Georges Franju, en 1953) mais surtout réalisatrice de courts métrages ( Vél d'hiv, en 1958), puis productrice perspicace : Mourir à Madrid de Rossif, en 1962, La Vie de château de Jean-Paul Rappeneau, en 1965, Détruire, dit-elle de Duras, en 1970, et Un amour de Swann de Schlöndorf, en 1984, projet fantôme qui la hanta pendant des années. Sans doute parce qu'à sa façon, elle aurait pu être une des princesses de la Recherche .
LE MONDE du 16.03.07
Nécrologie
Nicole Stéphane, actrice, réalisatrice et productrice, par Jean-Luc Douin
L'actrice, réalisatrice et productrice Nicole Stéphane est morte le 13 mars, à Paris, à l'âge de 83 ans.
Née Nicole de Rothschild en 1923, engagée dans les Forces françaises libres à Londres pendant la guerre, Nicole Stéphane avait été remarquée par Jean-Pierre Melville alors qu'elle faisait ses débuts de comédienne après la Libération. Il lui confie le rôle de la jeune fille blonde qui demeure obstinément muette face à l'officier allemand installé chez son oncle durant la seconde guerre mondiale, dans Le Silence de la mer d'après Vercors (1947). Mutisme dont elle ne sortira qu'à la fin, lors du départ de l'occupant, pour murmurer un mot : "Adieu. Elle enchaîne sur un autre film de Jean-Pierre Melville, Les Enfants terribles (1949), adapté du roman de Jean Cocteau. Un huis clos passionnel où, tignasse en bataille, elle incarne Elisabeth, adolescente soignant son frère malade, orchestrant autour de lui des intrigues sentimentales vénéneuses et entretenant une relation incestueuse, jusqu'au drame, sa mort à lui, son suicide à elle. "Les moindres gestes de Nicole Stéphane prenaient la puissance effrayante de ceux d'Electre", dira Jean Cocteau. Melville, lui, déplorera que cette comédienne "absolument remarquable" veuille changer de métier. Il rêve de lui confier un jour le rôle tenu jadis par Yvonne de Bray dans Les Parents terribles. Nicole Stéphane, en effet, se produira encore dans le Madame Curie de Georges Franju (1953), mais elle sera tentée par la réalisation de courts métrages (sur Israël, sur la mise en scène d'une pièce de Beckett à Sarajevo par Susan Sontag) et se passionne pour la production. Un terrible accident de voiture l'a résolue à ce changement de carrière. Sa mère s'était occupée de réfugiés espagnols ; elle, permet la réalisation de Mourir à Madrid, le documentaire de Frédéric Rossif sur la guerre civile contre Franco. Pour la télévision, elle produit Phèdre, pour le cinéma La Vie de château, de Jean-Paul Rappeneau (1965), Détruire dit-elle, de Marguerite Duras (1969). Ayant acquis les droits d'adaptation cinématographique d'A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, elle tentera de convaincre Truffaut, Resnais, Rivette de s'y atteler, en vain. Avant de travailler avec Luchino Visconti, qui finira par renoncer, et de réaliser son rêve avec Volker Schlöndorff : Un amour de Swann (1984). Nicole Stéphane était actionnaire et amie des Cahiers du cinéma.