Le coin du cinéphage

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06 avril 2007

MORT DE LUIGI COMENCINI

LuigiComencini

Luigi Comencini en 1984

Annonce de la mort, ce jour à Rome, du cinéaste italien, Luigi Comencini, à l'âge de 90 ans : Il avait dit "Je pense qu’un film doit susciter les sentiments et non représenter des idées, parce que les idées suivent les sentiments et non le contraire". Cette citation en exergue de son portrait par Dominique Rabourdin dans Le numéro spécial de « Cinéma 74 N°190-191, consacré au cinéma italien des années 60 ans, définissait bien cet admirable artiste. Rabourdin l’évoquait en parlant de sa démarche " …ce qui nous frappe de prime abord, dans son œuvre, c’est sa modestie : il ne s’agit pas de prouver ni de démontrer, mais de montrer, de témoigner, c’est au spectateur qu’il appartient de tirer les conclusions...", et d’évoquer à propos de ces films "...On passera du rire aux larmes, ce qui est le privilège de quelques rares et très grands cinéastes (Lubistch par exemple)...". Rabourdin évoquait alors la méconnaissance de ses films en France en prenant l’exemple de "L’incompris" (1966) avait eu 5 jours d’exclusivité ! Il connu une réédition en 1978, le film fut enfin apprécié à sa juste valeur. C’est finalement grâce à la télévision – si je prends mon propre exemple, car Comencini est l’un des mes artistes préférés -, grâce aux "Ciné-clubs" de Claude-Jean Philippe et de Patrick Brion,  nous familiarisant avec ses films. Il débute comme critique de cinéma, documentariste et de scénariste (Il écrit par exemple Alberto Lattuada, "Il mulino del Po" ("Le moulin du Pô", 1948), Pietro Germi, "La città si defende" ("Traqué dans la  ville", 1951), "Il segno de venere" ("Le signe de Vénus", Dino Risi, 1954), etc...). Avec Alberto Lattuada et Mario Ferrari, il avait fondé la Cinémathèque italienne. Comme réalisateur il connaît un grand succès, avec "Pain, amour et fantaisie" (1953), puis "Pain, amour et jalousie" (1954), comédie villageoise porté par l’énergie du tandem et Vittorio De Sica. Dans ses comédies, souvent acerbe, il fait un portrait tout en finesse, de la société italienne des années 60-70, montrant par exemple le jubilatoire "L’argent de la vieille" (1972), ou la confrontation cinglante d’une américaine excentrique – Bette Davis flanquée de Joseph Cotten -, passionnée de jeux de cartes, et qui régulièrement s’affronte avec des habitants pauvres d’un quartier populaire de Naples – Alberto Sordi et Silvana Mangano, inoubliables -, au jeu du "scopone scientifico".

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Comencini, se sert souvent de la fable, pour montrer les mœurs dissolues de la société turinoise dans "La femme du dimanche" (1975), avec Marcello Mastroianni, Jean-Louis Trintignant et Jacqueline Bisset, où l’égoïsme global des victimes du "Grand embouteillage" (1978). Le ton est souvent pessimiste, irrespectueux, mais il montre toujours une grande tendresse pour les faibles et les marginaux. C’est aussi, celui qui a le mieux, rendu le monde de l’enfance, il analyse parfaitement l’état d’esprit de cet âge, son innocence et des petits drames. Le très subtil "L’incompris", montre un père veuf et consul de Grande Bretagne à Florence – Anthony Quayle, très juste – indifférent au sort de son fils aîné Andréa -, "l’incompris"  tente de lui montrer qu’il existe en changeant son comportement, histoire d’attirer son attention. Ce mélodrame, est l’un des films les plus émouvants de l’histoire du cinéma. Il signe avec réalisme en 1969, un autre chef d’œuvre "Casanova, un adolescent à Venise" , montrant une Venise magnifique mais en déclin. Il narre avec élégance, la jeunesse du célèbre Giacomo Casanova de Seingalt, et de son passage de la pauvreté, au séminaire avant de devenir l'un des grands de son temps grâce au libertinage. Il adapte aussi avec brio l’œuvre de Carlo Collodi avec "Les aventures de Pinocchio", un film picaresque ou l’on retrouve le génial Nino Mandredi interprétant un émouvant Gepetto. En 1987, avec "Un enfant de Calabre" avec le grand Gian-Maria Volonté, d’après un récit de Demetrio Casile, il dresse le portrait d’un jeune garçon déshérité, qui ne vit que pour la course à pied. Comencini a toujours montré l’espoir d’une lutte des classes, et la grande ressource qu’il peut sortir de grands drames. Il était un auteur complet, pouvait illustrer l’opéra de Puccini "La bohème" (1987) pour Daniel Toscan du Plantier, offrir l’un des ses  plus grands rôles à Claudia Cardinale avec "La storia" (1985) – qui connut une version télé -, d’après l’œuvre d’Elsa Morante et nous attendrir avec un couple inattendu – Michel Serrault et Virna Lisi -, dans "Joyeux Noël, bonne année", obligés de séparer en raison de problèmes économiques. Son livre "Enfance, vocation expérience d'un cinéaste" avait été traduit par Jean Resnais et édité en France chez Jacqueline Chambon en 2000. Cet humaniste, père des cinéastes Cristina et Francesca, a contribué de manière remarquable à ce que le cinéma soit qualifié de 7ème art.

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Filmographie : 1937  La noveletta (CM documentaire) - 1946  Bambini in città (CM documentaire) - 1948  Proibito rubare (De nouveaux hommes sont nés) - 1949  L’imperatore di Capri - Il museo de sogni (CM documentaire) - 1950  L’ospedale del delitto (documentaire) - Persiane chiuse (Volets clos) - 1952  Heidi  (Id) - La tratta delle bianche (La traite des blanches) - 1953  La valigia dei sogni - Pane, amore e fantasia (Pain, amour et fantaisie) - 1954  Pane, amore e… gelosia (Pain, amour et jalousie) - 1955  La bella di Roma (La belle de Rome) – 1656  La finestra sul Luna Park (Tu es mon fils) - 1957  Mariti in città (Maris en liberté) - 1958  Mogli pericolose - Appunti du reggia (CM) - 1959  La sorprese dell’amore / …und das am montagmorgen (Belgique : Lendemain de week-end) – 1960  Tutti a casa (La grande pagaille) - 1961  A cavallo della Tigre (À cheval sur le tigre) - Il commissario - 1963  La ragazza di Bube (La ragazza) - 1964  Tre notti d’amore (sketche "Fatebenefratelli") - La mia signora (sketche : "Eritrea") - Le bambole (Les poupées) (sketche "Il trattato di Eugenetica") - 1965  La bugiarda (Le partage de Catherine ou une fille qui mène une vie de garçon) – Il compagno Don Camillo (Don Camillo en Russie) – 1966 Incompreso / Misenderstood (L’incompris) - 1967  Italian secret service (Les russes ne boiront pas de coca-cola) – 1968 Senza sapere niente di lei - 1969 Infanzia, vocazione e prime esperienze di Giacomo Casanova, Veneziano (Casanova, un adolescent à Venise / Giacomo Casanova, Vénitien...) - 1970 I bambini e noi (enquête TV) - 1971 Le avventure di Pinocchio (Les aventures de Pinocchio) (+ version TV) - 1972 Lo scopone scientifico (L’argent de la vieille) - 1973 Delitto d’amore (Un vrai crime d’amour) - 1974 Moi Dio come sono caduta in basso ! (Mon Dieu comment suis-je tombé si bas ?) – Educazione civica (CM) - 1975 La donna dela domenica (La femme du dimanche) - Quelle strane occasioni (La fiancée de l’évêque) (sketche "L’ascensore") - Basta che non si sappia in giro ! (Gardez le pour vous) (sketche : L’équivoc) - 1976 Signore e signori, buenanotte (Mesdames et messieurs bonsoir) (un sketche) - 1977 Il gatto (Qui a tué le chat ?) - 1978 L’incorgo, una storia impossibile (Le grand embouteillage) - 1979 Voltati Eugenio (Eugenio) - 1981 Il matrimonio di Caterina (TV) – 1982 Cercasi Gesù (L’imposteur) - 1983 Cuore (Id) (+ version TV) – La Storia (Id) (+ version TV) - 1986  Un ragazzo di Calabria (Un enfant de Calabre) - 1987 La bohème – Les Français vu par… (TV) (un sketche) - 1989 Buon natale… buon anno (Joyeux Noël, bonne année) - 1991 Marcelino, pan y vino / Marcellino pane e vino (Marcelino).

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ARTICLES : AFP du 6 avril 2007

Luigi Comencini a tiré sa révérence après avoir tourné 40 films

ROME, 6 avr 2007 (AFP) - Le cinéaste italien Luigi Comencini, qui est décédé vendredi à l'âge de 90 ans, avait un talent éclectique qu'il a exercé pour raconter avec émotion des histoires d'enfant ou réaliser des comédies grinçantes. C'est l'énorme succès de la comédie "Pain, amour et fantaisie" (1953) qui tournait résolument le dos à la noirceur du néo-réalisme, qui avait imposé le cinéaste dans le monde entier. Ce film devait être suivi un an plus tard de "Pain, amour et jalousie", toujours avec Gina Lollobrigida, désormais consacrée star internationale. Mais c'est avec son thème de prédilection, l'enfance, que Comencini avait débuté sa carrière en réalisant deux films consacrés aux gamins des rues: "Des enfants dans la ville" (1946), suivi trois ans plus tard de "Interdit de voler". L'enfance, souvent vécue de façon dramatique, sera un fil conducteur de toute sa carrière avec en particulier le mélodrame de "l'Incompris" ou "Casanova, un adolescent à Venise". Il expliquait ainsi cette fascination: "Il y a l'âge de l'innocence, non pas l'innocence angélique, mais l'innocence méchante, où le concept de la morale n'existe pas (...) Il y a l'âge de la pré-puberté au cours duquel l'enfant devine qu'il n'est pas le nombril du monde (...) L'enfant va s'insérer plus ou moins bien dans la société. C'est ce moment là qui me parait le plus important dans la vie". Pour mettre en scène les adultes, Comencini jouait sur un registre beaucoup plus satirique. "Le grand embouteillage" (1979) qui décrit le sort de centaines d'automobilistes bloqués sur une autoroute et révèle la noirceur et la petitesse de l'âme humaine dès que les circonstances deviennent exceptionnelles. Comédie féroce aussi avec "L'argent de la vieille" où il fait jouer à Bette Davis le rôle d'une vieille milliardaire américaine passionnée de jeux de cartes ou encore avec "Mon Dieu, comment suis-je tombé si bas ?". Il peindra aussi des portraits de femme émouvants avec "La femme du dimanche" ou "La Storia", tirée du roman éponyme d'Elsa Morante qu'interprétait Claudia Cardinale et qu'il considérait comme son film-testament. Malgré son talent, Comencini n'appartenait pas au firmament du cinéma italien. "Il m'a manqué deux choses pour être un auteur de plus grande réputation, c'est l'esprit de sérieux et la marque de fabrique. J'ai tourné trop de films différents pour qu'on puisse me reconnaître au premier regard. Un cinéaste qui réussit c'est Fellini: le nom s'identifie avec le produit, c'est comme un savon. Quant à l'esprit de sérieux (...) j'ai lutté contre lui toute ma vie", expliquait-il. Cet Italien du nord, né dans la province de Brescia le 8 juin 1916 avait fait toutes ses études à Paris avant d'entrer à l'école d'architecture de Milan. Il devait exercer la profession de critique de cinéma avant de passer à la réalisation. En 1989, après une quarantaine de films, il avait décidé de tirer sa révérence. Mais le flambeau du 7ème art a été repris par ses deux filles, Cristina dont le film "La Bestia nel cuore" avait été sélectionné pour les Oscars en 2005 tandis qu'"A casa nostra" de Francesca, portrait au vitriol de la ville de Milan, a remporté un succès critique l'automne dernier.

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Luigi Comencini en mai 1974

LE MONDE du 09.04/2007

Nécrologie : Luigi Comencini par Jean-Luc Douin

Le titre d'une série réalisée en 1970 pour la télévision italienne résume l'un des grands thèmes de ce cinéaste mésestimé : Les Enfants et nous. Luigi Comencini est mort, vendredi 6 avril, à l'âge de 90 ans.  Originaire de Salo, commune de la province de Brescia, au nord de l'Italie, il commence par étudier l'architecture. Luigi Comencini s'investit dans le cinéma en récupérant de vieux films menacés de destruction, pour fonder une cinémathèque qui deviendra la Cinémathèque italienne de Milan. Devenu journaliste, il collabore à Il Tempo et à Avanti, avant d'écrire des critiques de cinéma à Corrente. Il tourne en 1946 un court métrage très remarqué : Bambini in citta. Ce documentaire réalisé dans les rues et terrains vagues de Milan revendique déjà un urbanisme à la dimension des enfants. Il annonce ce qui demeurera le fil conducteur de son oeuvre : un irréductible attachement pour les humbles et les gamins. Avant d'être reconnu tardivement à sa juste valeur, Luigi Comencini aura signé Pain, amour et fantaisie (1953), puis Pain, amour et jalousie, avec Gina Lollobrigida en bersaglière dépenaillée, deux chroniques paysannes à succès dans lesquelles il ne peut exercer sa critique sociale à cause des réticences de son producteur, Vittorio De Sica. Elles sont alors traitées de "néoréalisme à l'eau de rose". On est en plein malentendu : Comencini, qui déplora toujours que les films politiques ignorent le drame des faibles, est dépeint comme le fossoyeur du néoréalisme, au prétexte qu'il signe des comédies grinçantes. Son engagement est pourtant évident dans La Grande Pagaille (1960), consacré à l'armistice italien de 1943, puis dans A cheval sur le tigre (1961) : leçon d'humanité, entre rires et larmes, d'un sans-grade, peinture de la vie carcérale, dénonciation de la manière dont la société corrompt un homme bon et pauvre (Nino Manfredi). Comencini voulait simplement susciter des sentiments, plutôt que représenter des idées. L'Argent de la vieille (1972), où une milliardaire paralysée incarnée par Bette Davis invite tous les ans un couple d'habitants des bidonvilles (Alberto Sordi et Silvana Mangano) à jouer aux cartes avec elle, les plumant de leurs maigres économies, est une fable cruelle sur la fatalité de la misère. Un vrai crime d'amour (1973) se penche sur la déshumanisation des conditions de travail en usine dans le nord de l'Italie, où Stefania Sandrelli se laisse mourir d'empoisonnement. On retrouvera le satiriste de la bourgeoisie dans Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas ? (1974), parodie des moeurs vantées par D'Annunzio ; dans La Femme du dimanche (1976) et Qui a tué le chat ? (1977), deux films policiers sur le cynisme social et l'indifférence humaine ; dans Le Grand Embouteillage (1978), préfiguration apocalyptique où des centaines d'automobilistes sont bloqués pendant un week-end torride sur une autoroute. Donner le beau rôle aux enfants : Mais c'est en 1967 que ce grand peintre de l'enfance signe l'un de ses chefs-d'oeuvre, injustement hué à Cannes : L'Incompris, mélodrame contant une incompréhension entre père et fils. Il pourra ensuite s'enorgueillir d'avoir réalisé un Casanova pour enfants et un Pinocchio pour adultes. Casanova, un adolescent à Venise (1969) retrace la jeunesse du séducteur, la vie quotidienne dans la cité des Doges au XVIIIe siècle, l'existence comme un théâtre régi par le mensonge et l'illusion. Ou comment échapper aux conseils trompeurs des bonnes âmes et aux impasses où mènent les fausses vertus. Les Aventures de Pinocchio (1972) est un hymne à la turbulence et à l'insoumission, l'histoire d'une éducation réussie : celle du père par son fils. Gina Lollobrigida y incarne la fée qui distille des principes castrateurs et inocule le poison de la répression. L'actrice se plaignit d'avoir été embarquée dans "un Pinocchio communiste". C'est encore la souffrance d'un garçon, devenu un fardeau pour ses parents soixante-huitards, ballotté et victime des hypocrisies, qui le préoccupe dans Eugenio (1980). C'est encore pour redonner le beau rôle aux enfants qu'il réalise Cuore (1984), conte anti-édifiant où les bons petits diables d'une classe de primaire du XIXe siècle rejoignent ses précédents héros : poulbots, vagabonds chapardeurs, garnements chéris, laissés-pour-compte aux poings dans les poches, garnements en détresse.

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Nino Manfredi dans "Les aventures de Pinocchio"

LIBÉRATION du 7/04/2007

Fin, amour et Comencini, par Edouard Waintrop

«Pain, amour et fantaisie», «l'Incompris», «Pinocchio», «l'Argent de la vieille»... Le réalisateur italien est mort vendredi à 90 ans.

Luigi Comencini, qui est mort vendredi matin à 90 ans, était un formidable metteur en scène. Il avait éclaté dans les années 50 dans la comédie, avait signé dans les années 60 un beau mélodrame, l'Incompris , avant de réussir, dans les années 70, deux coups superbes avec l'Argent de la vieille , film étrange et cruel, et Pinocchio, son fleuron et sans doute ce que la télévision européenne a fait de mieux.

Né en 1916 à Salo, dans le nord de l'Italie, Luigi Comencini apparaît dans le monde du cinéma à la fin des années 30. Il participe avec Gianni, son frère, et Mario Ferrari, antifasciste comme eux, à la création d'une collection de films rares. Ils deviennent les contacts en Italie d'Henri Langlois, qui est en train de fonder la Cinémathèque française. Après guerre, reprenant son rôle de sauveur du patrimoine, toujours avec son frère et le futur cinéaste Alberto Lattuada, il crée la Cineteca di Milano, la cinémathèque milanaise.

En 1948, changement de rôle. Sous la responsabilité de Carlo Ponti et de la Lux Film, Comencini débute comme réalisateur avec Proibito Rubare, traduit en français par De nouveaux hommes sont nés . Le film a été écrit avec la scénariste Suso Cecchi de Amico, grande dame de l'ombre du cinéma italien, qui travaillera très souvent avec lui (et aussi avec Monicelli, Visconti, Antonioni et même Zurlini). On y suit un missionnaire en partance vers l'Afrique, qui, s'étant fait voler sa valise, reste en plan à Naples. Il découvre dans la capitale du Sud une misère qu'il ne soupçonnait pas et dont les principales victimes sont les enfants. Il fonde une communauté pour héberger les petits délinquants et les soustraire à la rapacité des adultes. Dans ce film, les grandes préoccupations de Comencini sont déjà à l'oeuvre, notamment son intérêt pour les enfants, qui sera sa marque de fabrique.

Erotisme. Cinq ans après ce coup d'essai plutôt néoréaliste, il tourne Pain, amour et fantaisie, suivi l'année suivante de Pain, amour et jalousie. Deux coups de maître, qui font de lui un des grands noms de cette comédie italienne appelée à prospérer pendant une bonne vingtaine d'années. Ces deux films, qui forment un ensemble, sont des bonheurs d'érotisme (par l'entremise de Gina Lollobrigida), de grâce (toujours avec la même) et d'humour (avec, notamment, un Vittorio de Sica dans une forme olympique). Nous sommes dans la comédie populaire de la plus haute tenue, avec les arrière-pensées nécessaires, les évitements et les fausses fins heureuses. Ces longs métrages auront tellement de succès que d'autres leur succéderont, Pain, amour, ainsi soit-il, Pain, amour, Andalousie, dirigés par d'autres réalisateurs que Comencini, et d'une insigne faiblesse.

Comencini suit son chemin, qui, dans les années 50 et 60, le mène de Tutti a la casa à A cheval sur le tigre, de la Belle de Rome à Don Camillo en Russie . En 1967, il change de registre et signe avec l'Incompris un des films les plus lacrymogènes de toute l'histoire du mélodrame. Andrea, 10 ans, vient de perdre sa mère et essaie de gagner l'estime d'un père, consul de Grande-Bretagne à Florence, qui le croit insensible. Située dans un milieu très aisé, l'intrigue, parsemée d'une quantité étonnante de notations justes, permet d'explorer des sentiments sans contamination sociale.

Comencini tourne en 1969 Casanova, un adolescent à Venise, tiré des premiers livres de Mémoires de celui que Ricardo Freda qualifia de «chevalier mystérieux» . Le film fera beaucoup pour sa réputation. Même s'il paraît aujourd'hui surévalué (le personnage principal, par exemple, est désincarné par un Leonard Withing sans relief). En 1972 sort Il Scopone Scientifico , en français l'Argent de la vieille, une fable d'une verdeur et d'une cruauté sans pareille. Une vieille Américaine (Bette Davis) débarque régulièrement à Naples pour jouer à son jeu de cartes favori, le scopone scientifico du titre italien. Elle affronte chaque fois les mêmes adversaires, Peppino, un chiffonnier, et Antonia, sa femme (Alberto Sordi et Silvana Mangano). Chaque fois, elle les plume. L'argent va à l'argent. Et les riches sont impitoyables. Cette fois encore, après avoir d'abord perdu, elle va dépouiller les pauvres, mais ne l'emportera pas au paradis.

Pinocchio. En 1971, Luigi Comencini, artisan génial, livre son chef-d'oeuvre, une merveille paradoxale puisque réalisée pour la télévision, coproduite par la RAI italienne, l'ORTF française et la Bavaria bavaroise, écrit avec Suso Cecchi d'Amico : les Aventures de Pinocchio . Six épisodes de 52 minutes d'émerveillement. Le réalisateur a pu donner là toute sa mesure, aussi bien en laissant leur chance à tous les protagonistes qu'en réussissant un Pinocchio obstiné et insolent, et, mieux même, un Lucignolo, le cancre que Pinocchio admire, absolument mémorable. Sans oublier le vieux Geppetto, le père de Pinocchio, joué par un Nino Manfredi admirable.

Il tournera encore Delitto d'amore ( Un vrai crime d'amour) et la Dame du dimanche pour le grand écran, et aussi la Storia, d'après Elsa Morante, pour la télévision. Ses avant-derniers films, la Bohème , d'après Puccini, avec Barbara Hendricks et José Carreras, et Joyeux Noël et bonne année ne bouleverseront pas la filmographie élégante d'un cinéaste calme et au regard aigu. Frappé d'une attaque, aphasique, il ne pourra entièrement diriger son dernier long métrage, Marcelino, devant se faire aider par Francesca, une de ses trois filles. Nous étions alors en 1990. Depuis, cet homme au regard tendre n'a plus donné de nouvelles jusqu'à celle de sa mort.

Claudia Cardinale : «Il te faisait devenir quelqu'un d'autre»

L'actrice Claudia Cardinale, qui a tourné deux films avec Comencini, la Ragazza (1963) et la Storia (1986), a confié vendredi que travailler avec Luigi Comencini avait été «une expérience merveilleuse, c'était un homme incroyable de douceur et de gentillesse».  «Je suis très triste», a confié l'actrice à l'agence italienne Ansa. «Il était extraordinaire, car il te faisait devenir quelqu'un d'autre.» Pour Gina Lollobrigida ,dont Comencini a lancé la carrière avec Pain, amour et fantaisie (1953), le cinéaste était un homme de «grand talent».  «Au début, Pain, amour et fantaisie était considéré comme un petit film, puis c'est devenu un classique», a-t-elle ajouté sur la Rai.

Dans Ciné-mélanges, ouvrage à paraître le 3 mai («Fiction & Cie», éditions du Seuil), Alain Tanner se souvient : «Un jour que nous faisions ensemble partie d'un jury de festival, je fis remarquer à Luigi Comencini que le son des films italiens me paraissait souvent leur partie la plus faible. A mon sens, la postsynchronisation ­ le son direct n'existait pas à l'époque en Italie ­ était souvent plate, sans échelle de valeurs, sans profondeur de champ, artificielle. Comencini fut surpris et me dit que, de toute façon, tout n'était qu'artifice au cinéma, tout était faux, tout était reconstitué [...] Peu importait donc que le son fût aussi fabriqué en studio trois mois après le tournage.»

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L'HUMANITÉ du 7/04/2007

La mort de Luigi Comencini, par Jean Roy

Décès. Le poète de l’enfance s’est éteint hier à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Il fut de la grande période du cinéma italien.

Duigi Comencini n’est plus. Il y a quinze ans qu’on savait que son état ne lui permettrait plus de tourner et longtemps encore que sa santé déclinait et pourtant, la nouvelle de l’inéluctable nous touche. Outre le fait qu’il fut un des meilleurs représentants de tout un pan du cinéma italien d’après-guerre, on n’oublie pas non plus que cet homme modeste et affable savait partager goûts et passions. Avec lui, il n’y eut jamais d’entretiens chronométrés, d’inaccessibilité entre la sortie de deux films, mais plutôt des conversations complices où le partage, la douce musique d’échanges feutrés, s’étendaient intimement bien au-delà de son oeuvre, à celle des autres et à la vie.

il fonde la Cinémathèque italienne

Né le 8 juin 1916 à Salo (est-ce ce tour du destin qui en fit l’anti-Pasolini par excellence ?), Luigi Comencini - qui vit à Agen avec sa famille de 1925 à 1934 -, après des études d’architecture qu’il achève diplômé du Politecnico de Milan en 1939, se découvre cinéphile. Normal au demeurant : la cinéphilie n’est-elle pas un symbole de l’ouverture à l’autre dans la conviction qu’il a quelque chose à vous dire ? Avec Alberto Lattuada et Marco Ferreri, il fonde à Milan la Cinémathèque italienne. La réalisation d’un court métrage, l’assistanat et la pratique de la critique à Corrente et Tempo illustrato confirment une vocation qui va éclater avec Bambini in città, qui obtient le prix du meilleur court métrage en 1946. Déjà apparaît dans cet essai ce qui demeurera son thème de prédilection, l’enfance, que l’on retrouve dès 1947 dans son premier long métrage, De nouveaux hom- mes sont nés (en italien Proibito rubare, défense de voler), consacré aux jeunes délinquants napolitains. Le De Sica Des enfants nous regardent (1943) et Sciuscià (1946) n’est pas loin bien sûr, mais avec lui tout ce néoréalisme venu des temps mussoliniens où s’intéresser à l’enfant était une manière détournée de pratiquer le regard social sans toucher directement aux sujets tabous, le politique et le sexuel. Le cinéma iranien contemporain en sait quelque chose, qui ne pratique pas autrement. Unique différence, Comencini est sensible au religieux.

Comme la plupart de ses pairs, en un temps où le cinéma transalpin ressuscite, il enchaîne film sur film, au rythme d’un par an, laissant l’impression d’un auteur chez qui la cohérence globale de l’oeuvre l’emporte sur le détail de chaque titre. Homme du fond à laquelle doit se soumettre une forme discrète (pas d’obstacle entre l’oeil et le monde, selon la théorie de Zavattini, reprenant Vertov et anticipant Rossellini et Bazin), il déclare : « Je pense qu’un film doit susciter des sentiments et non représenter des idées, parce que les idées suivent le sentiment et non le contraire. » Ses registres sont divers, allant de la tragédie douce-amère à la pure comédie avec Gina Lollobrigida dans Pain, amour et fantaisie, suivi de Pain, amour et jalousie, mais, pour les titres les plus importants, c’est la sympathie pour le peuple qui domine, marquée par un sens tout chrétien de la compassion.

L’Incompris, un drame de l’enfance

Complice docile des producteurs, Comencini impose néanmoins sa marque, plus fortement au fil des ans. La Grande Pagaille ou À cheval sur le tigre n’ont pas pris une ride. L’Incompris (1967), encore un drame de l’enfance, est un chef-d’oeuvre. Les Enfants et nous, enquête sociologique, représente le meil- leur de ce que la télé peut produire quand elle daigne s’intéresser à ses spectateurs. C’est tout naturellement à lui qu’on confie Pinocchio, mais aussi Casanova, un adolescent à Venise. Veut-on l’enfermer dans son registre qu’il donne l’Argent de la vieille, film formidable dans lequel la mythique Bette Davis, plus salope que jamais, plume au jeu, accompagnée de Joseph Cotten, Alberto Sordi et Silvana Mangano. L’humour noir atteint là des sommets que seuls certains Anglais et Américains sont parvenus à rejoindre.

Tous les films de Comencini ne sont sans doute pas de cette trempe. Il demeure que, sur la cinquantaine qu’il nous laisse, une vingtaine peut-être méritent d’être revus de toute urgence. Ils rappelleront le temps où, à travers un film, on pouvait deviner la morale de son auteur. Comencini ne tournait pas parce que c’était son métier, pour frimer dans les salons ou fumer de gros cigares mais parce qu’il pensait que les gens ont besoin de se divertir et que le divertissement est une chose trop sérieuse pour l’abandonner à qui n’a rien à dire. Ses filles Cristina et Paola ont pris la relève.

En hommage à Luigi Comencini, France 3 montre, ce dimanche, au Cinéma de minuit, la Femme du dimanche (1975), et lundi, à 15 heures, l’Incompris (1966).

Posté par Coinducinephage à 22:29 - R.I.P. - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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