13 août 2007
MORT D'ULRICH MÜHE
Annonce de la mort du comédien Ulrich Mühe des suites d’un cancer de l’estomac, à l’âge de 54 ans, le 22 juillet dernier. Cet acteur originaire de l’ex-RDA, avait un parcours théâtral particulièrement impressionnant. Son visage nous était familier depuis quelques films comme "Schtonk !", comédie mordante sur un faussaire écrivant de faux carnets d’Hitler, ou dans le beau film de Costa-Gavras, "Amen" où il incarne un officier nazi chantre de l’extermination et de la solution finale. Michael Haneke, l’emploie, il est impressionnant en père de famille victime de la violence gratuite de deux jeunes BCBG, où il retrouve sa propre femme Susanne Lothar. Depuis 1998, il était le héros d’une série télévisée “Der letzte zeuge” (“Le dernier témoin”) – 73 épisodes selon IMDB -, où il jouait un médecin légiste habile à résoudre les affaires criminelles, série hélas présentée ces derniers temps en version française sur Arte, dans un souci aberrant de devenir une sous "France 3". Il venait de connaître une consécration internationale avec sa très subtile composition de son personnage de Gerd Wiesler, un espion tatillon de la Stasi, dont le comportement va changer suite aux écoutes répétées d’un auteur de théâtre. Il reçoit pour cette prestation le prix du meilleur acteur aux European Film Awards et le prix du meilleur acteur aux German Awards. Son humanité nous permettait d’accepter son évolution, même si il avait été reproché au film qu’aucun officier de la Stasi, n’avait eu pareille trajectoire. Il avait été en conflit en 2006 avec son ex-femme Jenny Gröllmann, qu’il accusait d’être complice avec la Stasi qui le surveillait, ce qu’elle avait nié peu avant sa mort. "La vie des autres" récompensé d’un oscar du meilleur film étranger, doit lui devoir beaucoup de son succès.
Filmographie : 1982 Olle Henry (Ulrich Weiss) – 1984 Die frau und der fremde (Rainer Simon) - Hälfte des Lebens (La moitié de la vie) (Hermann Zschoche) - 1985 Sansibar oder der letzte grund (Bernhard Wicki) – 1986 Das spinnennetz (La toile d’araignée) (Bernhard Wicki) - 1989 Hard days, hard nights (Horst Königstein) - Sehnsucht (Jürgen Brauer) – 1990 Benny’ s Video (Id) (Michael Haneke) - Die zeit ist aus den fugen (Christoph Rüter, documentaire) - Schtonk ! (Id) (Helmut Dietl) - Rönnes Reise (Karin Reiss, CM) - 1993 Engelchen (Petit ange) (Helke Misselitz) - 1994 Der blaue (Lienhard Wawrzyn) – 1995 Rennschwein Rudi Rüssel (Rudi, le petit cochon) (Peter Timm) - 1996 Funny Games (Id) (Michael Haneke) - Peanuts – Die bank zahlt alles (Carlo Rola) - Nikolaikirche (L'église Saint-Nicolas) 1997 Das Schloβ/Das Schloss (Le château) (Michael Haneke) - Feuerreiter (Hölderlin, le cavalier de feu) (Nina Grosse) - Sterben ist gesünder (Gert Steinheimer) - 1998 Sieben Monde (Peter Fratzscher) - 1999 Straight Shooter (Titre TV : "Tueur d'élite") (Thomas Bohn) - 2000 Goebbels und Geduldig (Kai Wessel) - 2001 Amen. (Amen) (Costa-Gavras) - 2003 Hamlet X (Herbert Fritsch) - Spy Sorge (Masahiro Shinoda) - 2004 Schneeland (Au pays de la neige) (Hans W. Geissendörfer) - 2005 Das leben der Andersen (La vie des autres) (Florian Henckel Von Donnersmarck) - 2006 Mein Führer – Die wirklich wahrste wahrheit über Adolf Hitler (Dani Levy) – 2007 Nemesis (Nicole Mosleh) - Verwehte (Tobias Dörr, CM). Télévision (notamment) : 1982 Der mann und seine name (Vera Loebner) – 1985 Das Buschgespenst (Vera Loebner) – 1986 Schauplatz "Spinnennetz" (Jürgen Haase) – 1998-2007 Der Letze Zeuge (Le dernier témoin) (plusieurs réalisateurs) - 2006 Peer Gint (Id) (Uwe Janson).
ARTICLES
LE MONDE du 27 juillet 2007
Ulrich Mühe, acteur allemand, par Cécile Calla
Le saisissant interprète d'un agent de la Stasi (l'ancienne police secrète est-allemande), dans La Vie des autres le film du réalisateur Florian Henckel von Donnersmarck, récompensé en février par un Oscar, est mort à l'âge de 54 ans, dimanche 22 juillet, à Walbeck, en Saxe- Anhalt, dans l'est de l'Allemagne. La famille d'Ulrich Mühe, qui l'a porté en terre d'une façon discrète mercredi 25 juillet, a confirmé sa mort, le même jour. Le comédien venait tout juste d'annoncer qu'il souffrait d'un cancer de l'estomac et qu'il allait se retirer de la vie publique. "Je passe beaucoup de temps avec mes enfants et ma femme", avait-il déclaré le week-end dernier au quotidien berlinois Berliner Morgenpost. L'annonce de sa mort a suscité une grande émotion en Allemagne. "La ville culturelle de Berlin pleure un grand artiste", a réagi Klaus Wowereit, le maire de Berlin. L'Office de la mémoire chargé d'administrer les archives de la Stasi lui a également rendu hommage : "Avec son rôle dans La Vie des autres, il a pu montré quels effets catastrophiques la dictature communiste a eus sur la vie en RDA", a souligné le porte-parole, Andreas Schulze. Son aura mélancolique et son visage expressif étaient admirés par les critiques. Plus encore, sa capacité à jouer des personnages très différents était devenue sa marque de fabrique. Un jour introspectif, puis explosif, une autre fois insondable ou tragi-comique, son répertoire était large et puissant. Ulrich Mühe est né en 1953 à Grimma, en Saxe. Après une formation d'ouvrier spécialisé du bâtiment, il suit des cours de théâtre à l'école Hans Otto, à Leipzig, à partir de 1975. Il commence ensuite sa carrière au Théâtre de Chemnitz, autrefois surnommé Karl-Marx-Stadt. Puis il se fait rapidement remarquer par le dramaturge Heiner Müller, qui l'emmène à Berlin, où il joue les plus grands rôles à la Volksbühne ou dans le Deutsches Theater. "Le théâtre était l'unique lieu de la RDA où on ne mentait pas aux gens. Pour nous comédiens, c'était comme une île", a-t-il raconté par la suite. Parallèlement, il se met à jouer pour la télévision et le cinéma. Sa réputation commence à dépasser les frontières de la petite RDA et, en 1986, le réalisateur autrichien Bernhard Wicki lui offre le premier rôle dans son film La Toile d'araignée.
DRAME FAMILIAL : Quelques jours avant la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, il est l'un des initiateurs de la grande manifestation sur l'Alexanderplatz, à Berlin-Est. L'une de ses phrases est restée gravée dans la mémoire des participants : "Le leadership d'un parti ne doit pas être ordonné par la loi." Après la réunification, il quitte Berlin pour se rendre à Salzbourg, Vienne et Hambourg. Au cours des années 1990, le réalisateur autrichien Michael Haneke fait appel à lui à plusieurs reprises, notamment dans Funny Games en 1997. Depuis 1998, Ulrich Mühe interprète un médecin légiste dans une série policière intitulée Le Dernier Témoin et diffusée par la chaîne publique allemande ZDF. La Vie des autres le consacre comme un grand acteur. Il joue un membre de la Stasi chargé d'espionner un auteur de théâtre qui se met, avec le temps, à douter du sens de sa mission. Cette histoire avait une résonance particulière pour lui : en 2006, il avait accusé son ex-femme, Jenny Gröllmann, également comédienne, d'avoir collaboré avec la Stasi. Cette dernière avait déposé plainte et finalement obtenu gain de cause devant les tribunaux après sa mort d'un cancer en août 2006. L'acteur était ressorti très éprouvé de ce drame. Pour le quotidien Süddeutsche Zeitung, Ulrich Mühe incarne parfaitement "un acteur de la réunification allemande".
Dates : 1953 Naissance à Grimma (RDA); 2007 Oscar pour son rôle dans "La Vie des autres", de Florian Henckel von Donnersmarck.
Mort le 22 juillet, à Walbeck.
L'HUMANITÉ du 28 juillet 2007
Ulrich Mühe nous a quittés, par Jean-Paul Piérot
Décès . L’acteur allemand avait derrière lui une longue carrière au théâtre et au cinéma.
Le public français l’avait découvert l’an dernier dans la Vie des autres, le film de Florian Henkel von Donnersmark, où il interprétait magistralement le rôle - qui lui valut un oscar en février 2007 - d’un officier de la sécurité d’État (Stasi) de la République démocratique allemande : Bernd Wiesler, chargé d’espionner un metteur en scène, qu’il protégera finalement au prix de sa propre carrière. Wiesler (Mühe) passe progressivement de l’attitude inflexible du policier sanglé dans son uniforme et traquant l’ennemi intérieur dans le moindre propos, à l’homme qui découvre la turpitude de ses chefs et prend ses responsabilités, jusqu’aux dernières images, après l’unification allemande, « ossi » déclassé distribuant des prospectus publicitaires dans un quartier berlinois.
Ulrich Mühe est mort le 22 juillet d’un cancer, chez lui dans son village, en Saxe-Anhalt. Il était âgé de cinquante-quatre ans. Peu connu en France, il figure parmi les plus grands acteurs allemands. Sa carrière, au théâtre, au cinéma et à la télévision, avait commencé à la fin des années 1970 en RDA. Ouvrier du bâtiment dans sa jeunesse, il entreprend des études d’art dramatique en 1975 à Leipzig, puis tient des petits rôles au théâtre de Karl-Marx-Stadt (aujourd’hui Chemnitz). En 1982, il joue à la Volksbühne de Berlin, dans la mise en scène Macbeth par Heiner Müller, avec lequel il collaborera. Mühe brille au Deutsches Theater et au Berliner Ensemble. Parallèlement il poursuit une importante activité cinématographique, ainsi qu’à la télévision de la RDA. Il tiendra le rôle d’un flic dans la très populaire série d’alors Polizeiruf 110, (« Police, numéro de téléphone 110 »). En 1989, Ulrich Mühe participe aux mouvements pour la démocratie, il est l’un des organisateurs de la grande manifestation du 4 novembre sur l’Alexanderplatz. Après la chute de la RDA, Mühe continue son métier d’acteur de cinéma sous la direction de metteurs en scène comme Michael Haneke ou Costa-Gavras. À la télévision, il interprète un médecin légiste dans la série policière le Dernier Témoin.
Ulrich Mühe, agent de la Stasi dans la Vie des autres, avait vécu un drame familial proche du thème de ce film. Il avait accusé son ex-femme, l’actrice Jenny Gröllmann, d’avoir collaboré avec la Stasi. Un procès les avait même opposés en 2006. Jenny Gröllmann fut lavée de tout soupçon par le tribunal, mais elle venait de mourir, elle aussi des suites d’un cancer, en août 2006, l’été dernier.
Dans "La vie des autres"
LIBÉRATION du samedi 28 juillet 2007
Le silence d’Ulrich Mühe, par Édouard Waintrop
Rendu célèbre en France dans le film «la Vie des autres» pour sa fascinante incarnation d’un agent de la Stasi, l’acteur allemand est décédé d’un cancer à l’âge de 54 ans.
Avec ce regard souriant, à la fois perçant et sans profondeur, il inquiétait d’abord, professeur d’interrogatoire à l’école de la Stasi, ou Staatssicherheit (la sécurité d’Etat d’Allemagne de l’Est) dans la Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmark, sous le nom de Gerd Wiesler.
Flic totalitaire, Stasihauptmann Ulrich Mühe, qui est mort dimanche à 54 ans, expliquait là ses techniques pour faire avouer un suspect : méthodique, sans morale personnelle ni affect, hors-champ possible d’un Procès de Kafka. Technicien bureaucrate de la République démocratique (par antiphrase) allemande, la RDA, de 1984.
Ascèse. Dans ce rôle, l’acteur était parfait. Il semblait bâti pour. Le corps mince, le visage passif, Mühe le muet faisait un portrait crédible de ce fonctionnaire façonné par l’ascèse que commande une foi sans borne dans le communisme. «Qu’il soit islamiste, marxiste ou de l’Opus Dei, l’idéologue a ce visage fermé», disait Florian Henckel Von Donnersmark, son metteur en scène. «Attention : ce n’est pas un idiot, ajoutait-il, c’est un romantique qui croit qu’on peut atteindre le vrai paradis.»
Mühe savait fantastiquement être tout cela, le masque impénétrable et l’air romantique. Nous le retrouvions plus tard, de gros écouteurs vissés sur les oreilles, espionnant un couple d’artistes : Dreymann, beau quadragénaire brun, auteur dramatique en vogue à Berlin-Est de ces années 80, et Christa Sieland, actrice, quasi-star. Avec son casque à mouchards, Wiesler les entendait s’aimer, discuter. Au passage, il captait l’Appassionata de Beethoven et quelques extraits de Brecht. Son regard semblait s’en s’éclairer, son ordre de marche du monde s’en desceller. Dès lors, il dérivait vers sa rédemption. Sans bruit, sans fureur. Comme Mühe, cet acteur superbe et inattendu, a su sans hâte le rendre.
Salut. Wiesler-Mühe était le cœur de la Vie des autres, le beau premier film de Von Donnersmark auquel le public français a fait un triomphe passionnel. Cet acteur au passé dense mais inaperçu y avait enfin le rôle qui permettait son couronnement. Comme son personnage avait pu enfin trouver et partager son salut. Or, voilà que le comédien de l’année est mort. Au sommet de sa carrière, d’un cancer à l’estomac, sans doute euthanasié. En Saxe-Anhalt, où il s’était retiré après avoir découvert l’importance et la gravité de sa maladie. Dans cet Est de l’Allemagne qui l’a marqué depuis sa naissance.
Ulrich Mühe a en effet vu le jour en Saxe à Grimma, en 1953. Il a d’abord été ouvrier dans le bâtiment puis il a fait son service militaire dans les troupes de frontière de la RDA, sur le mur de Berlin. Il rejoint plus tard une pouponnière d’acteurs, l’école supérieure de théâtre de Leipzig. Ses débuts se font dans la troupe du théâtre de Karlmarxstadt, une ville qui a depuis retrouvé son nom originel de Chemnitz. Il y est bientôt remarqué par le célèbre dramaturge Heiner Müller, qui le fait venir à Berlin (Est), où sa carrière se déroule sur les planches du théâtre Volksbühne et, à partir de 1983, du Deutsche Theater.
Il joue là, entre autres, le patriarche dans Nathan le Sage de Lessing. A cette époque, il vit comme le Dreymann de la Vie des autres, l’opposé de son propre personnage, une existence privilégiée, avec accès à certaines vérités dans un monde asphyxié de mensonges. La situation dans son pays ne le laisse pas indifférent. Il conteste le monopole du pouvoir confisqué par le parti socialiste unifié allemand (le SED, en fait communiste et stalinien). Il manifeste en novembre 1989 avec des dizaines de milliers d’autres sur l’Alexanderplatz pour des changements profonds. Et accueille enfin avec soulagement l’implosion de la RDA.
Paranoïaque. Il part alors travailler en Autriche, au théâtre mais aussi au cinéma, notamment avec Michael Haneke, qui lui offre un rôle de victime en 1997 dans Funny Games, effrayante description d’une violence sans cause. Il donne corps à un officier SS dans Amen de Costa-Gavras. Il étincelle dans nombre de films TV. Jusqu’à ce sublime rôle de sa vie, le Wiesler de la Vie des autres, plongée filmique dans le régime paranoïaque qui a régné quarante ans à l’est. Il y fait montre d’une capacité à faire sentir au spectateur l’ampleur de la tempête qui se déchaîne sous un crâne, d’un simple froncement de lèvre, un sourcillement, une ombre de tristesse passant dans son regard. «C’était un acteur qui savait jouer les processus mentaux et les rendre visibles», résume le critique littéraire Peter Michalzik.
Son inspiration mélancolique avait été alimentée par la lecture de son propre dossier dans les archives de la Stasi. Il avait cru y découvrir la trahison de son ex-femme, une comédienne qui l’aurait mouchardé comme Christa, l’actrice, le fait dans le film qui l’a rendu célèbre. Il l’a dit haut et fort. Un procès en diffamation s’ensuivit qui donna gain de cause à celle-ci et secoua sérieusement l’acteur.


