14 août 2007
MORT DE MICHEL SERRAULT
Dans "On ne meurt que deux fois"
Annonce de la mort de Michel Serrault, le 29 juillet dernier. L’équipe des "Gens du cinéma" nous précise qu’il est mort à Vasouy, dans le "Calvados", d’une polychondrite atrophiante, une maladie rare, qui expliquait le nez cassé du comédien ces dernières années. Ce grand comédien, avait une gamme de jeu particulièrement impressionnante. Aussi bien à l’aise dans la comédie – il adulait les clowns de Grock aux Fratellini - que dans l’ambivalence, Michel Audiard aimait à dire de lui : "Serrault, quand il vous regarde, on ne sait jamais s’il fixe un bouton sur le nez ou s’il va froidement vous tirer une balle dans la tête". (1) C’était un comédien soucieux de son travail, avec une forte personnalité à l’instar de l’anecdote de sa manière de faire craquer les coutures, d’un costume trop serré sur les essayages de film de Claude Sautet, "Nelly et Monsieur Arnaud". Il témoignait sur son travail ainsi : "…Quand un metteur en scène veut me rencontrer, je lui demande d’abord pourquoi venez-vous me chercher ? N’y a-t-il pas quelqu’un à Paris de plus qualifié que moi pour jouer ce rôle ? Il a quelqu’un qui est bien, l’avez-vous vu dans… ? En général cela agace. Si on me dit "Ne vous inquiétez pas, je m’occupe de tout", je réponds : "Alors vous n’avez pas besoin de moi". Je ne veux pas être coauteur, mais je veux avoir le droit en tant qu’acteur de mettre simplement une petite couche de couleur…" (2). Son caractère était réputé difficile de par sa grande exigence : "…Mais j’ai des problèmes quand je rencontre des metteurs en scènes qui n’ont aucun univers. Parce que je ne sais pas où je mets le pied. Et le spectateur non plus ne saura pas où il les met". (2) Il rentre à 16 ans au centre du spectacle, rue blanche à Paris. Il est refusé au conservatoire. Il reste trois ans à la rue blanche au "Théâtre de la comédie française". Il fait une rencontre prépondérante avec le comédien Jean Le Goff – il saluait avec ferveur sa mémoire dans le documentaire "Michel Serrault, le portrait", diffusé cette année -, qui détecte ses qualités de comédiens et lui fait profiter de sa culture. En 1946, il fait connaissance de son presque homonyme Jean-Marie Serreau, comédien et directeur de troupe avec lequel il fait sa première tournée en Allemagne. Il continue à participer à des spectacles dans le cadre de son service militaire à Dijon dans l’aviation. A son retour il participe au second spectacle de Robert Dhéry, il fera d’ailleurs avec la troupe des Branquignols, son premier film en 1954 "Ah ! les belles bacchantes", dans un petit rôle de trompettiste – l’une de ses grandes passions - ,… film interdit au moins de 16 ans en raison de la présence de quelques danseuses légères. Il retrouvera Dhéry en 1961, en clochard loufoque dans "La belle américaine". Il commence des numéros dans des cafés-théâtres comme "La tomate" dont les directeurs étaient Robert Rocca et Jacques Grello, lieu où Henri-Georges Clouzot le remarque et lui confie le rôle d’un pion pas très sympathique dans "Les diaboliques". C’est en 1952, qu’il fait une rencontre décisive avec Jean Poiret, le 11 janvier 1953, ce duo comique débute dans le cabaret "Chez Gilles" avec le sketche culte "Le retour de Jerry Scott". Cet humour nonsensique fait très vite merveille, le cinéma se les arrache, il faut les voir en duo de policiers plus prompt à s’échanger des adresses de restaurant que de résoudre une enquête sur un trafiquant de drogue dans "Cette sacrée gamine" (1956), par exemple. Consécration Sacha Guitry les remarque à la télévision dans "36 chandelles" et décide de confier à ces débutants des rôles prévus pour Guitry lui même et Michel Simon, avec le très acerbe "Assassins et voleurs" (1956). Ils sont formidables dans ces personnages amoraux.
Avec Jean-Poiret dans "Assassins et voleurs"
|
|
En 1958 il épouse Junita Saint-Peyron, dite Nita, qui fut parfois sa partenaire. Le couple aura deux filles, Caroline, qui mourra tragiquement en 1977, à l’âge de 19 ans dans un accident de voiture et Nathalie, comédienne et réalisatrice de courts-métrages - "Faciles" (1998), "Saturday night frayeur" (2002) -. Il transcende très vite au cinéma son emploi de français moyen. Il participe à une belle série de "nanars", il disait en parlant de ces films, qu’il faisait alors ces gammes : "…Certains de mes films n’ont jamais vu le jour. "Le petit monstre" de Jean-Paul Sassy par exemple, produit par un marchand de bretelles, est sans doute resté dans les tiroirs de sa boutique…" (1) Mais ces comédies restent absolument réjouissantes, voire jubilatoires, de par la complicité visible des comédiens formés à la dure école du cabaret, avec des complices, comme Darry Cowl, Francis Blanche ou Louis de Funès – il faut le voir franchouilliser à outrance avec ce dernier dans "Nous irons à Deauville" - . En 1963, il trouve l’un de ses meilleurs rôles d’alors avec "Carambolages" où il composait un jubilatoire policier borné nostalgique de la gestapo. Le dialogue est signé Michel Audiard, et il reste l’un de ses interprètes les plus admirables, cette rencontre augurera quelques un de ses beaux rôles dans les années 80, "…il m’avait aimé dès le début pour ce que j’allais devenir" (3). En 1966, il excelle en policier malgré lui dans l’un des plus grands films de Jean-Pierre Mocky, "Les compagnons de la marguerite" (4). Mocky trouve en lui un de ses plus grands interprètes lui confiant des rôles inquiétants, le député "respectable" dont l'image est ternie par les frasques de son frère dans "Un linceul n'a pas de poche" (1974), l’assassin tourmenté dans "L’ibis rouge" (1975), un entrepreneur véreux dans "Le roi des bricoleurs" (1976), l'insupportable supporter vindicatif dans "A mort l’arbitre" (1983), l’enquêteur muet des assurances dans "Le miraculé" (1986), où il retrouve son compère Jean Poire. Serrault suit Mocky dans sa folie, ne résistant pas à se transformer, à aller très loin dans l’absurde. Il lui restera fidèle du maire manipulateur au physique de gargouille dans "Ville à vendre" (1991), du pique-assiette déguisé en écossais dans "Bonsoir" (1992), le mafioso toqué dans "Le furet" (2002), au commissaire ambigu dans "Grabuge !", jusqu'à "Le bénévole" en 2005. Les premiers rôles dramatiques arrivent dans les années 70, comme celui du maître chanteur pince sans rire dans "La main à couper" où il terrorise avec cynisme Léa Massari, il montre à nouveau la subtilité de son jeu. Pierre Tchernia son ami de toujours lui offre l’occasion d’exprimer son génie avec son increvable "Viager" en 1971, où il excelle dans la composition, d’un homme trouvant le goût à la vie en passant de 60 ans à 100 ans. Il faut aussi citer l’excellent "La gueule de l’autre" (1979) - adaptation de la pièce "Opération Lagrelèche", l’une des création du comédien, où il retrouve Jean Poiret, et où il est formidable dans un double rôle. On le retrouve en employé timoré d’une entreprise de sécurité dans "Bonjour l’angoisse" (1987). Pour la télévision Tchernia, lui propose quelques excellentes adaptations de l’œuvre de Marcel Aymé. En 1972, il intègre le bestiaire de Jean Yanne cinéaste, pour une joyeuse galerie de français moyens, qui vont parfois jusqu'à la traitrise comme dans "Tout le monde il est beau...". En 1973 il crée avec Jean Poiret, la célèbre pièce "La cage aux folles", qui malgré quelques polémiques au départ, connaît un énorme succès. Curieusement, il n’existe que quelques extraits filmés, on peut déplorer qu’il n’existe pas une captation de cette pièce. Il rencontre enfin un metteur en scène conforme à la singularité de ses interprétations avec Bertrand Blier, avec l’archétypal voisin encombrant dans "Préparez vos mouchoirs" (1977). Il est remarquable dans la scène d’introduction de "Buffet froid" (1979) en quidam assassiné – il faut l’entendre comparer mourir… à un robinet qui se vide. Sa courte prestation non créditée instille un climat unique au reste du film, montrant tout le désarroi du monde en très peu de scènes. Il ne retrouvera Blier qu’en 1999 , avec "Les acteurs", à noter que le cinéaste le "soigne" particulièrement en soulignant sa mauvaise humeur permanente qu’il oppose avec le bon caractère de Jean-Paul Belmondo, ou ses habitudes à vouloir toujours rester au devant de la scène (5). Le comédien se prête allégrement à ce réjouissant jeu de massacre.
|
|
Avec Michel Galabru dans "La cage aux folles"
|
|
Ce n'est qu'en 1978, qu’un film est adapté de "La cage aux folles", réalisé avec brio par Édouard Molinaro, Ugo Tognazzi – qui refusa de jouer en français -, remplaçant Jean Poiret en raison d’une co-production avec l’Italie. Le film connaît deux suites, Serrault montrera derrière la loufoquerie de son personnage, une grande humanité et une grande sensibilité, il recevra d’ailleurs le César du meilleur acteur, ce qui est assez rare pour un rôle dit comique. Il gagne en Italie le David Donatello 1979, du meilleur acteur. Fort du succès de "La cage aux folles", il y tourne "Le coucou", avec Tomas Milian, où il joue le rôle d'un coiffeur hétérosexuel obligé de jouer les "Zaza Napoli" pour fidéliser la clientèle. Au début des années 80, Federico Fellini l'envisage pour tourner dans "E la nave va", rôle tenu finalement par Freddie Jones. Toujours en Italie, il tournera un Risi mineur "Dagobert" (1984) - à noter que ce grand croyant s'amuse, à l'instar du film "Le libertin" (1999), avec les travers de la religion -., et avec Luigi Comencini avec "Joyeux Noël, bonne année" (1989), qui le couple avec Virna Lisi. En 1978 il fait une rencontre déterminante avec Christian de Chalonge qui lui donnera un étonnant contre-emploi en austère directeur d’une banque dans "L’argent des autres" (1978). Pour ce réalisateur, il sera le commanditaire trouble de Jacques Perrin dans "Les quarantièmes rugissants" (1981) , il composera un inquiétant docteur Petiot, tout en rajoutant une dose assez inédite de farce et de fantastique dans l’un de ses meilleurs rôles dans le film éponyme (1990), en 1996, il reprendra le rôle de Sacha Guitry pour "Le comédien" (1996), film osant aller jusqu’à un côté expérimental, et en début d’année il fut un admirable Harpagon dans "L’avare" pour France 3, téléfilm qui ne fut pourtant que quatrième des audiences – allez vous plaindre que la qualité déserte le service public après ça… Avec "L’associé" (1979) , il trouve l’un de ses meilleurs rôles, malgré la fade réalisation de René Gainville, avec le rôle d’un homme s’inventant un associé, seul moyen pour lui de faire valoir son sens des affaires. Claude Chabrol l’emploie en chapelier fou dans "Les fantômes du chapelier" (1982), le laissant aller dans l’outrance pour l’une des meilleurs adaptations de l’œuvre de Simenon. Il y est extraordinaire face à Charles Aznavour composant un tailleur le suivant comme son ombre. Il ne retrouvera Chabrol que pour "Rien ne va plus" (1997) où il compose avec Isabelle Huppert un croquignolet couple d’escrocs prêts à toutes les extravagances. Claude Miller, le pousse à aller dans l’opacité de l’âme humaine avec "Garde à vue" (1981) en le faisant incarner un notaire se qualifiant de médiocre soupçonné de meurtre et de pédophilie et en détective poursuivant le fantôme de sa fille dans "Mortelle randonnée" (1982). Ces films bénéficient du brio de des dialogues "dernière manière" de Michel Audiard, qui retrouve en Serrault un formidable interprète avec "On ne meurt que deux fois" de Jacques Deray, une des meilleures composition de l'acteur en policier désabusé. Le comédien continue à varier les univers en passant de l’austère M. Arnaud dans "Nelly et Monsieur Arnaud" – le mimétisme avec son réalisateur Claude Sautet est absolument remarquable -, ex homme de loi et affairiste louche, au picaresque film "Le bonheur est dans le pré" en père de famille ballotté par les événements et phagocyté par un copain encombrant joué par Eddy Mitchell. On pouvait espérer avec sa composition de peintre dans "Artemésia" pour Agnès Merlet, qu’il participe à des œuvres de jeunes metteurs en scènes. Il le fit finalement assez peu, même si sa prestation de tueur froid dans le très bon "Assassin(s)" de Mathieu Kassovitz, le fait participer à un de ses meilleurs films. Il le défendit d’ailleurs avec énergie contre quelques polémiques à Cannes, comme une proposition. Si on le cantonne assez souvent dans des rôles de grands-pères grognons ces dernières années, lui qui fut un formidable Paul Léautaud dans "Comédie d'amour" (1989). Il excelle toujours pourtant, en paysan désabusé face à Mathilde Seigner, dans "Une hirondelle fait le printemps", en paisible retraité paisible dont la morne vie bascule avec l’arrivée d’une petite fille dans "Le papillon", le villageois ardennais qui refuse de fuir l'invasion allemande dans "Les enfants du pays", et qui ne sait que faire de l'arrivée de tirailleurs africains, ou le docteur résistant "père tranquille" dans "Monsieur Léon" téléfilm diffusé sur TF1. Il est particulièrement remarquable dans le mésestimé "Mode de Marty" (1999), en grand malade claquemuré dans le silence, il arrive avec ce rôle muet – il ne s’exprime qu’en voix off – et quasi paralysé à incarner la détresse d’un homme en fin de vie. Dans un "coeur oublié", il incarne à la télévision un brillant Fontenelle (1965-1757), écrivain doté d'un brillant esprit découvrant l'amour sur le tard. En définitive il faudrait commenter toute sa filmographie, car il ajoute toujours à la moindre de ses compositions, un talent jamais dementi.
|
|
Pour finir par une touche plus personnelle, je garderai un excellent souvenir de sa venue à Bordeaux lors de l’avant-première du film de Christian Carion, "Le bonheur est dans le pré". Il avait fait un numéro remarquable sur la scène – quelques esprits chagrins trouvaient qu’il en faisait trop -. J’ai eu la chance d’avoir un début très plaisant de conversation avec lui, il était très accessible, avant de me faire neutraliser avec la dernière énergie avec une virago bordelaise qui souhaitait l’entretenir également en s’improvisant véhicule d’auto-tamponneuse. Le comédien m’avait fait l’impression de tenir à son public.
(1) "Michel Serrault par Jean-Jacques Jelot-Blanc", collection "Têtes d’affiches" (Éditions Pac, 1985).
(2) "Sautet par Sautet", de N.T. Bihn & Dominique Rabourdin (Éditions La Martinière, 2005)
(3) "Positif N°358", décembre 1990
(4) La première rencontre avec Jean-Pierre Mocky, semble bien dater de 1966, et non de 1962 avec "Les vierges" - j’avais retiré ce titre en complétant sa filmographie sur sa fiche "Wikipédia", un internaute l'a rajouté en évoquant la page 178 de son livre "Vous avez dit Serrault ?", où le comédien raconte qu'il avait accepté de faire de la figuration en accompagnant Jean Poiret. Si Jean-Jacques Jelot-Blanc parle bien, dans son livre de 1985, de la participation de Michel Serrault en tant que figurant dans ce film, il précise pourtant que l’intéressé n’en gardait aucun souvenir. On ne le retrouve d'ailleurs ni dans la version câblée et ni dans celle du DVD désormais disponible chez "Pathé".
(5) Le comédien aimait à occuper l'écran, à l'instar de l'anecdote racontée par Féodor Atkine dans le bonus du DVD de "Ville à vendre" de Mocky. En dehors de toutes les règles que peuvent imposer une script, Serrault réussissait à tourner autour de l'axe de la caméra. Il arrivait de la sorte, à se retrouver à la fois dans le champ et dans le contrechamp !
Dans "Les fantômes du chapelier"
Filmographie : 1954 Ah ! les belles bacchantes (Jean Loubignac) - Les diaboliques (Henri-Georges Clouzot) – 1955 Cette sacrée gamine (Michel Boisrond) – 1956 La vie est belle (Roger Pierre & Jean-Marc Thibault) – La terreur des dames (Jean Boyer) – Assassins et voleurs (Sacha Guitry) – Adorables démons (Maurice Cloche) – 1957 Le naïf aux quarantes enfants (Philippe Agostini) – 1957 Le naïf aux quarante enfants (Philippe Agostini) - Ça aussi c’est Paris (Maurice Cloche, CM) – Clara et les méchants (Raoul André) – 1958 Porte océane (Ado Kyrou, CM) - Nina (Jean Boyer) – Oh ! Qué mambo (John Berry) – Musée Grévin (Jacques Demy, CM) – Messieurs les ronds de cuir (Henri Diamant-Berger) – 1959 Vous n’avez rien à déclarer ? (Clément Duhour) – 1960 La Française et l’amour [épisode : « Le divorce »] (Christian-Jaque) – Candide ou l’optimisme du XXème siècle (Norbert Carbonnaux) – Ma femme est une panthère (Raymond Bailly) – 1961 La belle américaine (Robert Dhéry & Pierre Tchernia) – La gamberge (Norbert Carbonnaux) – 1962 Le repos du guerrier (Roger Vadim) – Nous irons à Deauville (Francis Rigaud) – Les quatre vérités [épisode "Le corbeau et le renard"] (Hervé Bromberger) – Un clair de lune à Maubeauge (Jean Chérasse) – Clémentine chérie (Pierre Chevalier) – Comment réussir en amour (Michel Boisrond) – 1963 L’inconnue dans la cité (Claude Guillemot, CM) - Carambolages (Marcel Bluwal) – Comment trouvez-vous ma sœur ? (Michel Bosirond) – Bébert et l’omnibus (Yves Robert) – Des pissenlits par la racine (Georges Lautner) – Les durs à cuire ou comment supprimer son prochain sans perdre l’appétit (Jack Pinoteau) – 1964 La chasse à l'homme (Édouard Molinaro) - Jaloux comme un tigre (Darry Cowl & Maurice Delbez) - Le petit monstre (Jean-Paul Sassy & Georges Mathiot, inédit) - La bonne occase (Michel Drach) - Moi et les hommes de quarante ans (Jacques Poitrenaud) – Les combinards (Jean-Claude Roy) – Cent briques et des tuiles (Pierre Grimblat) – 1965 La tête du client (Jack Poitreaud) – Le lit à deux places [épisode "Le monsieur de passage"] (François Dupont-Midy) – Le caïd de Champignol (Jean Bastia) – Quand passent les faisans (Édouard Molinaro) – Bon week-end / Les enquiquineurs (Roland Quignon) – Les baratineurs (Francis Rigaud) - 1966 Le roi de cœur (Philippe de Broca) – Du mou dans la gâchette (Louis Grospierre) - Les compagnons de la marguerite (Jean-Pierre Mocky) - 1967 Le grand bidule (Raoul André) - Le fou du Labo 4 (Jacques Besnard) - A tout casser (John Berry) - Ces messieurs de la famille (Raoul André) - 1969 Un merveilleux parfum d'oseille (Renaldo Bassi) - Appelez-moi Mathilde (Pierre Mondy) - Qu'est-ce qui fait courir les crocodiles ? (Jacques Poitrenaud) - Ces messieurs de la gâchette (Raoul André) - 1970 La liberté en croupe (Édouard Molinaro) - Le cri du cormoran, le soir au dessus des jonques (Michel Audiard) - 1971 Le viager (Pierre Tchernia) - 1972 Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (Jean Yanne) - Un meutre est un meutre (Étienne Périer) - La belle affaire (Jacques Besnard) - Moi, y'en a vouloir des sous (Jean Yanne) - 1973 Le grand bazar (Claude Zidi) - Les gaspards (Pierre Tchernia) - Les Chinois à Paris (Jean Yanne) - La gueule de l'emploi (Jacques Rouland) - La main à couper (Étienne Périer) - 1974 Un linceul n'a pas de poches (Jean-Pierre Mocky) - C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule (Jacques Besnard) - 1975 L'ibis rouge (Jean-Pierre Mocky) - Opération Lady Marlène (Robert Lamoureux) - La situation est grave mais pas désespérée (Jacques Besnard) - 1976 Le roi des bricoleurs (Jean-Pierre Mocky) - 1977 Préparez vos mouchoirs (Bertrand Blier) - 1978 L'agent des autres (Christian de Chalonge) - La cage aux folles (Édouard Molinaro) - L'esprit de famille (Jean-Pierre Blanc) - 1979 L'associé (René Gainville) - La gueule de l'autre (Pierre Tchernia) - Buffet froid (Bertrand Blier) - Il lupo e l'agnello (Le coucou) (Francesco Massaro) - 1980 Pile ou face (Robert Enrico) - La cage aux folles 2 (Édouard Molinaro) - Malevil (Christian de Chalonge) - 1981 Garde à vue (Claude Miller) - Les 40e rugissants (Christian de Chalonge) - Nestor Burma, détective de choc (Jean-Luc Miesch) - 1982 Les fantômes du chapelier (Claude Chabrol) - Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (Jean Yanne) - Mortelle randonnée (Claude Miller) - 1983 Le bon plaisir (Francis Girod) - À mort l'arbitre (Jean-Pierre Mocky) - 1984 Dagobert (Le bon roi Dagobert) (Dino Risi) - Liberté, égalité, choucroute (Jean Yanne) - Les rois du gag (Claude Zidi) - 1985 On ne meurt que deux fois (Jacques Deray) - La cage aux folles 3, "elles" se marient (Georges Lautner) - Mon beau-frère a tué ma soeur (Jacques Rouffio) - 1986 Le miraculé (Jean-Pierre Mocky) - 1987 Ennemis intimes (Denis Amar) - En toute innocence (Alain Jessua) - Bonjour l'angoisse (Pierre Tchernia) - 1988 Ne réveillez pas un flic qui dort (José Pinheiro) - 1989 Comédie d'amour (Jean-Pierre Rawson) - Buon natale... buon anno (Joyeux Noël, bonne année) (Luigi Comencini) - Docteur Petiot (Christian de Chalonge, + producteur délégué) - 1990 La vieille qui marchait dans la mer (Laurent Heynemann) - 1991 Ville à vendre (Jean-Pierre Mocky) - Room service (Georges Lautner) - 1992 Vieille canaille (Gérard Jourd'hui) - Bonsoir (Jean-Pierre Mocky) - 1995 Nelly et Monsieur Arnaud (Claude Sautet) - Le bonheur est dans le pré (Étienne Chatiliez) - Beaumarchais, l'insolent (Édouard Molinaro) - 1996 Assassin(s) (Mathieu Kassovitz) - Artemisia (Agnès Merlet) - Rien ne va plus (Claude Chabrol) - Le comédien (Christian de Chalonge) - 1998 Article premier (Mathieu Kassovitz, CM) - Le monde de Marty (Denis Bardiau) - Les enfants du marais (Jean Becker) - 1999 Le libertin (Gabriel Aghion) - Les acteurs (Bertrand Blier) - 2000 Belphégor, le fantôme du Louvre (Jean-Paul Salomé) - Une hirondelle a fait le printemps (Christian Carion) - Vajont (La folie des hommes) ((Renzo Martinelli) - 2002 Le furet (Jean-Pierre Mocky) - Le papillon (Philippe Muyl) - Vingt-quatre heures d'une vie d'une femme (Laurent Bouhnick) - 2003 Albert est méchant (Hervé Palud) - Ne quittez pas ! (Arthur Joffé, voix seulement) - Épreuves d'artistes (Gilles Jacob & Samuel Faure) - 2004 Grabuge! (Jean-Pierre Mocky) - 2005 Joyeux Noël (Christian Carion) - Les enfants du pays (Pierre Javaux) - Le bénévole (Jean-Pierre Mocky) - Antonio Vivaldi, un prince à Venise (Jean-Louis Guillermou) - 2006 Pars vite et reviens tard (Régis Wargnier).
Divers : Participation aux "nouveaux refus" proposées en bonus du DVD du film de Laurent Baffie : "Les clefs de bagnole".
|
|
Télévision : 1954 Ce qu'a vu le vent d'est (Marcel L’ Herbier) - 1955 Knock ou le triomphe de la médecine (Marcel Cravenne) - 1956 Mon bébé (Marcel Cravenne) - 1957 L'habit vert (Marcel Cravenne) - 1959 L'Anglais tel qu'on le parle (Marcelle Cravenne) - La malle volante (Marcel Cravenne) - 1961 On purge bébé (Marcel Bluwal) - 1964 Les fables de la fontaine : Le loup et les chiens - 1966 Quand épousez-vous ma femme (Jean Dauriac, sous réserves) - 1967 Monsieur Badin (François Chatel, CM) - Au théâtre ce soir : Pour avoir Adrienne (Pierre Sabbagh) - Cette nuit-là à Bethléem (André Fey, sous réserves) - 1968 Le bourgeois gentilhomme (Pierre Badel) - 1972 Aujourd'hui à Paris (Pierre Tchernia) - 1977 Les folies d'Offenbach (Michel Boisrond) - Le passe-muraille (Pierre Tchernia) - 1978 La grâce (Pierre Tchernia) - 1982 Le voyageur imprudent (Pierre Tchernia, cameo) - 1991 L'huissier (Pierre Tchernia) - Héloïse (Pierre Tchernia) - 1992 Le secret du petit milliard (Pierre Tchernia) - 1995 Tel est Serrault (Jean-Luc Prévost, documentaire) - 2000 Un coeur oublié (Philippe Monnier) - 2003 L'affaire Dominici (Pierre Boutron) - 2004 Michel Serrault, le portrait (Gérard Jourd'hui, documentaire) - 2006 Mocky circus (Emmanuel Barnault, documentaire) - Monsieur Léon (Pierre Boutron) - L'avare (Christian de Chalonge).
ARTICLES
Dans "Le bon plaisir"
ARTICLES
LE MONDE du 30 juillet 2007
Michel Serrault est mort, par Jean-Luc Douin
Une dame vient le voir un soir, dans la loge du théâtre où il jouait Knock de Jules Romains. "Excusez-moi de vous dire ça, mais vous m'avez tellement fait rire !" Le comédien répond par une génuflexion : "Ne vous excusez pas, madame, je l'ai fait exprès. C'est là toute ma philosophie. Et la manière dont j'ai conçu mon métier." Tous les clowns sont menacés, un jour ou l'autre, de ne plus faire rire. Michel Serrault, un des comédiens les plus populaires de l'Hexagone, est mort dimanche 29 juillet. Ses obsèques auront lieu, jeudi à 11 heures, en l'église Sainte-Catherine de Honfleur, dans le Calvados, où l'acteur possédait une propriété.
Né le 24 janvier 1928 à Brunoy (Essonne), élevé dans une famille modeste mais joyeuse, cet incontrôlable excentrique se découvrira de concert deux vocations : celle du cirque, cultivée à Medrano et dans l'adulation des Fratellini, et celle de prêtre, épanouie depuis qu'il était enfant de chœur, au fil de sa fréquentation du patronage et de l'enseignement d'un jeune diacre qui devient son mentor spirituel.
Entré au petit séminaire, il se rend compte qu'il est "peu doué pour la chasteté" quand il est bouleversé par le sourire d'une jeune fille croisée dans le métro. Encouragé par le clergé à s'engager sur une voie où les messes ne sont pas incompatibles avec les pitreries, il va apaiser ses pulsions de voyou de quartier au Centre d'art dramatique de la rue Blanche, à Paris, à l'école de mime d'Etienne Ducroux, au Conservatoire Maubel, tout en faisant de la figuration à la Comédie-Française.
Plus à l'aise dans les Fables de La Fontaine ou Les Fourberies de Scapin, de Molière, que chez Paul Claudel, il déploie son goût des singeries, se fait recaler au Conservatoire, joue chez Charles Dullin, chez Jean-Marie Serreau. Le farceur fait ses classes.
Mais toute sa vie restera marquée par la religion. La foi lui sera d'un réconfort profond quand il perdra une fille dans un accident automobile, au début des années 1970. Tous ceux qui l'ont bien connu témoignent de la coexistence pacifique, chez lui, entre la drôlerie et l'inquiétude. "On ne saurait sous-estimer l'importance de Dieu dans l'extravagance de ce comédien délirant, dit Pierre Tchernia. Il possède en lui-même la possibilité de jouer à la fois Jésus et le pécheur." Serrault confirme : "Je suis préoccupé par le don de soi aux autres. Le reste est bagatelle."
Il n'aura de cesse de troubler les donneurs de leçons : "J'aime laisser supposer par mon jeu que nous sommes tous de pauvres êtres capables de choses pas très belles. Devenir héros ou salaud, c'est parfois juste une affaire de courant d'air. Je suis une espèce de terrain vague d'où jaillit je ne sais quel mystère. Dans les pires personnages, je cherche à montrer ce moment de détresse absolue qui efface l'horreur, et où, l'espace d'une seconde, peut naître la grâce qui change tout. J'ai besoin de semer le doute et de racheter même les âmes perdues." Au cinéma, il est apparu dans pas moins de 150 films.
Mais il lui faudra attendre cinquante ans pour jouer les têtes d'affiche. Il joue un banquier troublant (L'Argent des autres, de Christian de Chalonge, 1978), un notable de province en smoking, accusé de pédophilie (Garde à vue, de Claude Miller, 1981), un détective obsessionnel (Mortelle Randonnée, de Claude Miller, 1983), un ministre de l'intérieur (Le Bon Plaisir, de Francis Girod, 1984), un rentier ayant raté sa vie (Nelly et Monsieur Arnaud, de Claude Sautet, 1995).
Au début des années 1950, il fait le pion dans Les Diaboliques, d'Henri-Georges Clouzot (1955). Mais surtout, Michel Serrault est intronisé dans les branquignolades de Robert Dhéry (qui lui fait jouer un trompettiste catastrophe dans Ah ! les belles bacchantes), et rencontre celui qui sera son complice : Jean Poiret. Ce dernier, élégant fantaisiste, a fait sienne une devise de La Bruyère : "Il faut rire avant d'être heureux de peur de mourir sans avoir ri." Ensemble, ils vont créer au cabaret un duo comique en tournant les interviews télévisées en dérision, Poiret dans le rôle du clown blanc emphatique et Serrault dans celui de l'auguste ahuri, avec sa bouille ronde et ses yeux en billes de loto, incarnant tour à tour Jerry Scott, Clément Laprade explorateur, Stéphane Brinville écrivain, Albert Petit-Lagrelèche chef d'orchestre.
"UN ŒIL ASSASSIN ET UN CÔTÉ TIMBRÉ"
Au cinéma, son sort est également lié à celui de Poiret. Ils sont deux inspecteurs de police dans Cette sacrée gamine, de Michel Boisrond, deux détectives dans Adorables Démons, de Maurice Cloche, un aristo assassin et un cambrioleur trucidé dans Assassins et Voleurs de Sacha Guitry, puis deux avocats dans un sketch de La Française et l'Amour de Christian-Jaque, encore deux flics dans Candide de Norbert Carbonnaux.
En solo, Michel Serrault est remarqué au théâtre, dans Pour avoir Adrienne avec Micheline Presle, Gugusse de Marcel Achard, ou L'Ami de la famille, qui lui vaut l'hommage de Robert Kemp pour ses "gloussements de désespoir, ses colères brusques mais sans spasmes".
Mais c'est La Cage aux folles, de et avec Jean Poiret, joué sept ans à Paris, qui lui apporte la consécration en 1973. L'adaptation au cinéma de ce triomphe par Edouard Molinaro lui vaut un César, trois nominations aux Oscars et par deux fois le titre du meilleur film étranger.
Il aura deux autres Césars, pour Garde à vue et pour Nelly et Monsieur Arnaud. Justes récompenses après tant de gaudrioles assumées : "J'ai toujours préféré cinq minutes sublimes dans un prétendu navet à quatre-vingt-dix minutes banales dans un film bien." Rayon navet et autres légumes bouillis, il y en eut certes, ô combien, du Grand Bidule à Du mou dans la gâchette, mais Serrault fut aussi époustouflant cinq minutes dans un film bien, comme dans Préparez vos mouchoirs (le voisin qui déteste la musique) ou Buffet froid (le quidam avec un couteau dans le bide) de Bertrand Blier.
Il y eut les rencontres avec Michel Audiard, qui le comparait à l'acteur Robert Le Vigan, le compagnon de Céline ("il a un œil assassin et en même temps un côté timbré : j'aime les acteurs drôles et méchants"), et avec Jean-Pierre Mocky, qui attisa sa démesure en troquant sa tête d'anonyme contre celle d'un politicien corrompu, d'un convoyeur à bec-de-lièvre, d'un SDF pique-assiette ou d'un supporter de foot fanatique… Coiffeur efféminé dans Le Roi de cœur de Philippe de Broca (1966), vieillard inoxydablement pimpant dans Le Viager, de Pierre Tchernia (1971), histrion chez Jean Yanne et tueur à gages chez Mathieu Kassovitz (Assassin(s), 1997), Serrault donne le meilleur de lui-même dans un film méconnu de Claude Chabrol où il fait couple d'escrocs avec Isabelle Huppert (Rien ne va plus, 1997).
Inspecteur psychopathe se mettant dans la peau de la victime dans On ne meurt que deux fois, de Jacques Deray (1985), suspecté d'avoir tué sa femme par le flic Noiret dans Pile ou face de Robert Enrico (1980), touchant paysan dans Une hirondelle a fait le printemps de Christian Carion (2000), il reste inoubliable dans Les Fantômes du chapelier de Claude Chabrol (1982), monstre qu'il gratifie de sautes de voix et sautillements de jambes pour souligner son dérangement mental, et dans Docteur Petiot de Christian de Chalonge (1990), tueur en série qu'il interprète à la Mabuse, vampire au regard halluciné, maquillage expressionniste, mouvements saccadés de la tête et du buste.
Tordus, détraqués, déments : le caméléon Serrault adorait ces prototypes du mal, comme il adorait se déguiser pour exister, "sinon on ne me voit pas". Imprévisible, coléreux (il s'empoigna avec Roger Planchon quand il joua L'Avare au TNP de Lyon, en inventant des répliques), adepte des exclamations tonitruantes, de la feinte et du double jeu, prêt à se renverser un plat de spaghettis sur la tête à une cérémonie des Césars ou à terminer une interview à la télé en caleçon, Serrault trouvait la discrétion suspecte et plaidait la sublimation par l'excès. Revenant toujours à ce credo : "S'amuser et amuser les autres, sans jamais se prendre la tête entre les mains." Sauf pour prier.
CHRONOLOGIE
1928. Naissance le 24 janvier à Brunoy (Essonne)
1973. César et trois nominations aux Oscars pour La Cage aux folles, d'Edouard Molinaro
1981. Garde à vue, de Claude Miller
2007. Mort le 29 juillet.
Il est difficile d'imaginer le triomphe que fut La Cage aux folles, à partir de 1973. La pièce sera donnée pendant cinq ans au Théâtre du Palais-Royal, à Paris, puis deux ans au Théâtre des Variétés, attirant près de 2 millions de spectateurs. Trois films suivront, en 1978, 1980 et 1985, toujours avec Serrault, et avec Ugo Tognazzi et Michel Galabru. La Cage aux folles repose en grande partie sur le jeu fou de Michel Serrault, alias Zaza Napoli, travesti vieillissant, capricieux et jaloux, qui peaufine ses fameuses brusques envolées dans l'aigu, improvise à qui mieux mieux. Certains soirs, la durée de la pièce débordait de quarante minutes et plus, à force d'improvisations, le tandem Serrault-Poiret se lançant dans des dialogues qui ont fait la légende de la pièce. La scène, ressassée, où Poiret apprend à Serrault à tenir une cuillère à café de façon virile fait toujours le bonheur des animateurs de télévision en mal d'audience.
Jean Poiret avait trouvé en Michel Serrault et dans ses outrances, dans sa capacité à transformer son visage et son allure, le comédien parfait pour le rôle. Dans un entretien au Journal du dimanche de février 1973, quelques jours seulement après le lancement de la pièce, Jean Poiret donnait sa lecture de La Cage aux folles et toute l'importance de Serrault dans le rôle principal : "Seuls les pédérastes coincés, c'est-à-dire les refoulés, sont choqués par notre spectacle. Le grand public, lui, rit de bon cœur, parce que dans le fond, les personnages que j'ai mis en scène n'ont, malgré les apparences, rien à voir avec un sexe déterminé. Par exemple, Michel, qui joue les hommes-enfants de 55 ans, est la réplique exacte des femmes-enfants du même âge qui minaudent ridiculement."
Avec Charles Berling dans "Le grabuge" D.R. - MDP PRODUCTIONS
LIBÉRATION du 31 juillet 2007
Michel Serrault, fondu au noir, par Édouard Waintrop
L’acteur est décédé dimanche soir à l’âge de 79 ans. En un demi-siècle de carrière théâtrale et cinématographique, il était passé de la comédie à un registre bien plus ambigu.
Michel Serrault, c’était, et cela restera, la bagatelle de 135 films de cinéma et une trentaine de pièces captées pour le petit écran. Et aussi des pitreries étonnantes, comme ce journal télévisé de France 2 (à l’époque Antenne 2) qu’il termina en caleçon, presque à poil, en lançant de grandes proclamations. Serrault n’était pas un comique économe, mais le contraire, un clown majuscule. Comme tous les vrais acteurs de comédie, il savait chercher plus loin en lui-même des ressorts insoupçonnés, jouer des rôles dramatiques et s’y révéler aussi formidable.
Délire. Certains se souviennent peut-être de ses apparitions à la télévision, en noir et blanc, très petit écran et chaîne unique, dans les années 60. Il était alors acoquiné à Jean Poiret, l’élégant, le monsieur Loyal, le clown blanc, du duo. Le point de départ était souvent absurde : par exemple, Poiret interrogeait le chef d’orchestre Albert Petit-Lagrelêche (alias Serrault, bien sûr) sur une nouveauté, le permis de conduire les orchestres, et c’était le délire. Poiret allumait la mèche, Serrault était le TNT.
Il est né en 1928, à Brunoy, dans la région parisienne, dans une famille modeste. Son père est représentant de commerce le jour et contrôleur le soir au Théâtre de l’Ambigu. Il est aussi catholique. Lui-même se sent assez la vocation pour entrer au petit séminaire à Charenton. Il aimait à raconter l’émoi provoqué en lui par une jeune femme croisée par hasard dans Paris qui lui fit prendre conscience qu’il n’était point doué pour le célibat. Il ne devint donc jamais prêtre, mais garda toujours cette foi qui, disait-il, l’aida à affronter des épreuves, comme la mort de sa fille aînée dans un accident d’automobile en 1977. Sans doute lui donna-t-elle aussi cette capacité de don qui éclabousse tous ses rôles.
Mimes. Après avoir renoncé à la carrière ecclésiastique, Michel Serrault se rabat sur sa seconde passion : le spectacle. Fou de cirque (et admirateur des Fratellini, des clowns géniaux), de burlesque et de toutes les farces en général, il suit des cours dramatiques à l’école de la rue Blanche, et aussi à celle de mimes d’Etienne Decroux, partout où il imagine qu’il peut apprendre quelque chose, même en faisant le hallebardier à la Comédie-Française. Déjà peu académique, il est boulé au concours d’entrée au conservatoire. Qu’à cela ne tienne, le Paris théâtral des années 40 et 50 est vaste, Serrault va jouer dans les meilleures troupes (Dullin, Jean-Marie Serreau).
Le cinéma aussi lui permet de se faire la main. A 27 ans, il interprète monsieur Raymond, un surveillant de l’inquiétante pension de Paul Meurisse dans les Diaboliques, le thriller d’Henri-Georges Clouzot. Ce sont pourtant des films, parfois agréables mais toujours sans grande envergure, qu’il multiplie à l’époque. Même quand il joue Assassins et Voleurs (1957), ce n’est plus le grand Sacha Guitry (celui du Roman d’un tricheur), mais un homme malade qui le dirige au côté de Jean Poiret. Il a connu ce dernier quand il a fréquenté Robert Dhéry et les Branquignols au temps de Ah ! les belles bacchantes ! en 1954.
Binôme. Les deux acteurs se sont trouvés des atomes crochus, une complémentarité épatante qu’ils vont conjuguer sur scène. Ils imposent d’abord au cabaret leur couple hilarant. Au cinéma, ils seront une sorte de Dupont-Dupond dans une kyrielle de films (de Jean Boyer, Jacques Poitrenaud, Raoul André.) qui n’acquièrent d’intérêt que grâce à leur présence foldingue. Le sommet de leur binôme, Poiret et Serrault l’atteignent en 1973, sur scène, avec la Cage aux folles, une pièce du premier où le second triomphe dans le rôle de Zaza Napoli.
Cette pièce «tout public», dont les héros sont un couple d’homosexuels, marque une date dans le théâtre de boulevard. D’abord par son succès pendant sept ans, ensuite parce que Serrault y dérive tous les soirs, ajoute des répliques, prend la tangente, joue avec le public, improvise, fait durer le spectacle quarante minutes de plus (toutes péripéties fantastiques que la version filmée par Edouard Molinaro en 1978 ne peut évidemment rendre). Enfin parce que la pièce intronise Serrault star. Quand ce triomphe advient, cela fait déjà quelque temps que le duo Poiret-Serrault a donné des signes de lassitude. Et que Serrault a commencé à rencontrer le succès en solo au cinéma. En 1971, il joue un papy qui ne veut pas mourir dans le Viager de Pierre Tchernia. Un ami avec lequel, il travaillera encore quelques années plus tard dans les Gaspards. Il retrouve son complice Jean-Pierre Mocky, qu’il avait connu jeune sur le plateau des Diaboliques, d’abord dans les Compagnons de la Marguerite (1967), puis dans Un linceul n’a pas de poche (1974), adaptation du chef-d’œuvre d’Horace McCoy, et surtout dans l’Ibis rouge (1975), où il a pour partenaire le fantastique Michel Simon. Pour Mocky, il incarnera encore un supporter fanatique et effrayant dans A mort l’arbitre (1984) puis un escroc minable dans le Miraculé (1987).
C’est sous la direction d’un autre copain, Jean Yanne, qu’il enchaîne des comédies, qui sont plus des extensions grand spectacle du cabaret que de vrais films : Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972), Moi y’en a vouloir des sous (1973), les Chinois à Paris (1974), Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ (1982).
Christian de Chalonge, un bon réalisateur mésestimé, lui permet d’élargir sa palette, de loucher vers le drame. Ce sont l’Argent des autres (1978) et Malevil (1981). Il croise aussi le chemin de Bertrand Blier, pour qui il esquisse des rôles courts, mais ô combien frappants, un voisin irascible dans Préparez vos mouchoirs (1977), un type avec un couteau dans le ventre dans Buffet froid (1979).
Tournant. Claude Chabrol l’engage dans les Fantômes du chapelier (1982). Dans cette adaptation d’un Simenon bien sombre, il interprète, face à Charles Aznavour, un personnage extrêmement inquiétant. Ce tournant dans sa filmographie, Serrault, qui aimait tant faire rire - il estimait même que c’était une mission -, l’a pleinement assuré en 1981, dans Garde à vue de Claude Miller, où il campe un notaire que tout, surtout l’antipathie qu’il dégage, désigne comme le coupable d’un crime sexuel. Face à un très bon Lino Ventura, et une fragile Romy Schneider, il est extraordinaire.
Michel Serrault connaîtra encore de très bons rôles : un retraité pathétique et émouvant dans Nelly et Monsieur Arnaud, l’ultime réalisation de Claude Sautet (1995) ; et surtout un très réjouissant Victor, escroc anar, complice d’Isabelle Huppert dans Rien ne va plus (1997), un des tout meilleurs Chabrol de la dernière époque (où se distingue aussi un Jean-François Balmer déjanté), injustement déprécié par la critique. Il faut le voir lâcher ses paradoxes, ses aphorismes cruels, avec une mine désolée. Enfin, Serrault a participé comme acteur fétiche à un courant du cinéma français des années 90 que l’on peut qualifier de comédie nostalgique. Un regard plein de sympathie pour la vie à la campagne, de défiance pour la vie moderne, illustré par des films comme Le bonheur est dans le pré d’Etienne Chatiliez (1995), les Enfants du marais (1999) de Jean Becker, Une hirondelle a fait le printemps (2001) de Christian Carion.
Chimique. Dans ces films comme dans les autres, dans les pièces comme dans les sketchs qu’il a interprétés, il a su jouer de ce qu’il avait à sa disposition, ce qu’il appelait lui-même «une âme de Chaplin dans un corps d’apothicaire». Une composition chimique qui séduit de nombreux cinéastes : «C’était un acteur formidable. J’ai remplacé Bourvil par Michel Serrault, a dit de lui, hier, Jean-Pierre Mocky. Maintenant, je ne vois pas à qui proposer ses rôles. Je n’arrive pas à trouver un nom. Je devais tourner avec lui pour une reprise des histoires courtes de Hitchcock [.] Il avait repoussé le tournage en m’expliquant qu’il avait un problème de vertèbres. En fait, c’était un cancer.» Michel Serrault est mort dimanche soir à 79 ans, dans sa résidence, à Honfleur, en Normandie.
Avec Jean Poiret et Francis Blanche dans "La tête du client"
LE FIGARO du 31 juillet 2007
Michel Serrault, le plus mélancol ique des comiques quitte la scène, par Marion Thébaud
Le comédien s'est éteint avant-hier à Honfleur à l'âge de 79 ans. Après ses débuts au théâtre et au cabaret avec Jean Poiret, il a tourné 150 films sans renoncer aux planches.
QU'IL rêve ou grommelle, Michel Serrault, a toujours hésité entre le ciel et la terre. Ses paroles pouvaient être tout onctueuses, mais son regard, pour peu qu'un rien le dérangeât, vous clouait sur place. Ce paradoxe a façonné l'un des comédiens les plus étranges de sa génération. Michel Serrault, né le 24 janvier 1928 à Brunoy, élevé dans une famille de tradition chrétienne, fait ses classes au petit séminaire avant d'être dirigé vers le centre du spectacle de la rue Blanche qui vient d'ouvrir pendant la guerre, sur les conseils d'un prêtre.
« La piste, les clowns, le chapiteau m'attiraient et j'en parlais souvent au père Van Hamme. » Il suit le conseil, passe l'examen, récite une fable de La Fontaine et est admis. Il a 16 ans. Il adore les Fratellini, Pipo et Rome, Grock et Zavatta. « Ils jouaient simplement, et le plaisir que j'ai à faire mon métier vient de ces gens-là, des leçons de naïveté dans le jeu qu'ils m'ont finalement données. » Sans emploi particulier - « j'étais étiqueté indéfini... » -, il comprend qu'il n'a qu'une seule issue : travailler. Figuration à la Comédie-Française, petits rôles à droite et à gauche, un passage dans la compagnie de Jean-Marie Serreau, un autre chez Robert Dhéry, il fait ses gammes. Jusqu'au jour où il rencontre Jean Poiret. Serrault a un côté surréaliste qui tape dans l'oeil de Poiret quand ils se croisent pour la première fois, en 1953, sur la scène du Théâtre Sarah-Bernhardt où se joue en matinée classique Les Vivacités du capitaine Tick, de Labiche.
Tous les deux recalés au concours d'entrée du Conservatoire d'art dramatique, ils tirent le diable par la queue. « Nous nous sommes pris en main. » Commence la vie de cabaret. C'est l'après-guerre. Les Français veulent oublier la mort, les privations. Les cabarets fleurissent : La Rose Rouge, L'Amiral, Chez Gilles, La Tomate, La Tête de l'Art... Poiret et Serrault vont courir d'un lieu à l'autre, se faire un nom, rivaliser avec Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, couple vedette de l'époque. Pendant quinze ans, ils vivent séparés de tout, obsédés par leur raison d'être, fabriquer du comique : « Nous avons vécu comme sur une île. » Rien d'un paradis. « Dans une même journée, on tournait un film, on jouait une pièce au théâtre et on terminait par les cabarets »... À l'époque, ils jouaient Sacré Léonard, Le Vison voyageur, des pièces qui devaient beaucoup à leur interprétation. Le cinéma s'intéresse à eux. Michel Serrault tourne dans Les Diaboliques, de Clouzot. On le voit dans Assassins et voleurs, de Guitry, La Belle Américaine, de Robert Dhéry... Au générique, il est un comédien parmi les autres.
Des milliers de représentations
En 1973, tout change. Il a 45 ans et va devenir une star. Un rôle le propulse au sommet, Zaza Napoli de La Cage aux folles, de Jean Poiret. « Poiret et moi avons été inspirés par un couple de messieurs qui tenaient une boutique d'antiquités. On en a fait un sketch, Les Antiquaires. Puis nous avons vu L'Escalier, pièce américaine qui traite le sujet de l'homosexualité, version tragique. Poiret a eu l'idée d'en proposer une farce. » Un cabaret, un couple, un fils à marier. C'était parti pour des milliers de représentations : 1 600 rien que pour le couple Poiret et Serrault, mais la pièce est reprise par d'autres comédiens. C'est un triomphe. Poiret devient un auteur dont on s'arrache les textes, et Serrault une tête d'affiche colossale. Il reçoit d'ailleurs son premier césar du meilleur comédien pour l'adaptation cinématographique de La Cage tournée par Édouard Molinaro en coproduction avec l'Italie.
En pleine gloire, une tragédie frappe le comédien. Sa fille Caroline meurt, victime d'un accident de voiture. Très pudique, il s'exprime dans Le Cri de la carotte, livre de conversations avec Jean-Louis Remilleux. « Michel Audiard fut pour moi un compagnon de larmes. Il a vécu ce que j'ai vécu, la même tragédie. J'ai eu des jours affreux ; j'ai même parfois joué en pleurant. Mais c'était la seule et la meilleure solution. Rejouer... Ou alors abandonner. »
La tête de M. Tout-le-Monde
Michel Serrault, acteur au plus profond de son être, a le théâtre dans la peau. Il a tout joué, du clochard à l'aristo, du bouffon au criminel. D'une originalité sans faille, avec la tête de M. Tout-le-Monde. C'est bien le moindre des paradoxes de ce génial comédien d'incarner l'étrangeté, la bizarrerie avec un physique d'employé aux écritures. Roger Planchon, grand artificier de la scène française, ne s'y trompe pas. En 1986, il lui propose de jouer L'Avare au TNP de Villeurbanne. L'heure n'est pas à l'harmonie. L'acteur veut jouer la pièce devant des rideaux, en complet-veston.
« Nous sommes loin de cet esprit, déclare-t-il au Figaro. Rien que le décor, il est beau, c'est entendu, mais nous n'allons pas le faire visiter ! » Qu'importe ! L'accueil est chaleureux. Le public adore ce spectacle, repris triomphalement à Mogador. Si, à l'époque, le critique Pierre Marcabru souligne « la restauration téméraire » de l'oeuvre par Roger Planchon, on le sent touché par l'intelligence - « nulle esbroufe, tout offre des perspectives imprévues, des chemins inattendus » -, il reconnaît la stupéfiante interprétation de l'acteur. « Après le passage de Serrault, le rôle d'Harpagon est à jamais marqué, il prend une teinte tragique et farce, je ne sais quelle coloration blafarde et fantomatique. »
En 1992, Serrault reprend une autre pièce mythique, Knock, que Jouvet a jouée des centaines de fois. On en connaît le fameux « Ça vous chatouille ou ça vous gratouille ? », mais derrière cette réplique clé, on sait moins que la pièce est une farce philosophique que Jouvet jouait avec des accents à la Buster Keaton. Serrault, sentant le danger, se dégage de cette interprétation, donnant à voir un homme qui, sournoisement, porte au malaise. Et Michel Cournot souligne dans Le Monde : « Son docteur Knock est fou, mais c'est un cas fascinant de folie douce*. Il fait bien plus peur que celui de Jouvet. »
La peur, c'est bien là la marque de fabrique de ce comédien qui installe l'inquiétude. Un excentrique brillant qu'une âme d'enfant a heureusement propulsé au firmament des grands délirants.
Un acteur entre délire et ambiguïté, par Marie-Noëlle Tranchant
À l'écran, il a cultivé aussi bien le comique le plus délirant que les sombres contradictions humaines. Pour lui, le comédien était un représentant du mystère.
DE PETITS rôles en premiers plans, Michel Serrault est devenu sans le chercher une star de l'écran, mais malgré son talent de virtuose, il n'avait pas le goût de briller seul de ses propres feux. « Rien n'existe en dehors de l'échange. Avec des solistes, il ne se passe rien », disait-il. Deux choses qu'il n'aimait pas : avoir des partenaires qui parlent à la cantonade, sans s'adresser à personne ; avoir des partenaires qui ne cherchent pas à inventer, à s'améliorer, à reprendre une scène pour le plaisir de l'imprévu qui peut naître. Son admiration allait à Michel Simon, qui venait le voir avec Jean Poiret au théâtre de Dix-Heures, à Raimu, à Harry Baur, qui savaient se plier à un texte en le débordant de toute part. « Je travaille dans l'obéissance et la liberté », résumait-il.
Sa carrière cinématographique a commencé à 26 ans avec un rôle de pion dans Les Diaboliques de Clouzot (1954). Une apparition avec Poiret dans Cette sacrée gamine, avec Brigitte Bardot, une autre dans La Terreur des dames, et deux ans après, un coup de fil incroyable : Sacha Guitry aimerait avoir les duettistes dans son film Assassins et voleurs. Quarante ans plus tard, Serrault allait retrouver Guitry avec le film de Christian de Chalonge, Le Comédien, superbe réflexion sur le travail de l'acteur : « Ce que dit Guitry, je le signe. Qu'il ne faut pas se moquer du public, qu'on est dépassé par ce qu'on fait, qu'on devient meilleur avec le théâtre. La beauté, le dérisoire, la grandeur, le mystère, tout y est.»
À partir de la fin des années 1950, Serrault, le plus souvent avec Poiret, enchaîne avec désinvolture des films de série B, vite oubliés, mais dont l'acteur ne dédaignait pas la gaieté sans prétention, ce qu'il appelait «un charme de guinguette». Surtout qu'il y retrouvait une formidable bande de copains, Jean Carmet, Darry Cowl, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Jean Yanne, Francis Blanche, Claude Piéplu, Jacqueline Maillan, Robert Dhéry, Louis de Funès...
En 1963, deux films Carambolages, polar de Bluwal, et Des pissenlits par la racine, comédie de Lautner, lui font rencontrer Michel Audiard, qui deviendra pour Serrault un ami et presque un alter ego. « Des affinités humaines faisaient que je voulais être son porte-parole. Dans la drôlerie comme dans la gravité », écrit-il dans son autobiographie. Ils participeront ensemble à une douzaine de films. Et une expérience tragique les rapprochera encore : tous deux ont connu la douleur irrémédiable de perdre un enfant.
La décennie 70 commence avec Audiard, qui réalise Le Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques, parodie de film de gangsters, et avec Pierre Tchernia, qui offre à Serrault un succulent personnage de vieillard malicieusement increvable dans Le Viager, et le retrouvera dans Les Gaspards. Jean Yanne le convoque pour Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et Moi y en a vouloir des sous, (et il sera de tous ses films suivants), tandis qu'Etienne Périer lui donne, en 1972, dans Un meurtre est un meurtre, un rôle de commissaire « qui ne devait rien au comique ou à la fantaisie », raconte Serrault. Une occasion pour lui de cultiver cette ambiguïté qui lui est chère, qui déjoue les idées toutes faites et les lectures trop faciles pour faire ressortir le mystère des êtres. « Il était intéressant, je crois, que le type représentant la loi soit tout aussi inquiétant que les autres. »
Mais c'est Christian de Chalonge, cinéaste au talent trop méconnu, qui a permis à Michel Serrault de changer vraiment de registre en lui proposant d'être un financier froid et manipulateur dans L'Argent des autres, alors qu'il triomphait dans La Cage aux folles. « Peu de gens m'imaginaient dans un rôle sérieux », dit-il. Chalonge ira plus loin encore en confiant à Serrault le très noir personnage du Dr Petiot, dont l'acteur fait une interprétation pleine de nuances et de contradictions, au point d'être accusé de rendre ce monstre sympathique.
Point de vue moralisateur qui agaçait beaucoup Serrault, pour qui jouer la comédie et comprendre les gens était une seule et même chose. « Il fallait bien que Petiot ait des côtés sympathiques, sinon il n'aurait jamais eu de clientes ! Et alors, plus de lessiveuse, plus de cheminée, plus de crimes ! On ne sait rien des êtres, au fond : cette pensée devrait suffire à rendre tolérant. »
Cette vision à la fois lucide, humble et miséricordieuse est au coeur du génie de Michel Serrault. Au sommet du versant comique, cela donne La Cage aux folles de Molinaro, prolongement du succès de théâtre, où l'outrance clownesque de Serrault sert un portrait très humain qui va au-delà du grotesque. Sur le versant noir, après Petiot, Pile ou face de Robert Enrico et Garde à vue de Claude Miller, deux captivants face-à-face policiers concoctés par Audiard, qui signera encore pour Miller, Adjani et Serrault Mortelle Randonnée. Noir aussi le chapelier pervers des Fantômes du chapelier de Chabrol, « monstre ordinaire qui va et vient entre respectabilité et folie meurtrière ».
Rien ne plaisait davantage à Michel Serrault que de partir d'une réalité ordinaire pour la mettre en pièces : « Une situation compréhensible au départ qui se détraque jusqu'au délire, j'adore ! » disait-il avec gourmandise.
Il retrouvera Chabrol quinze ans plus tard dans un registre beaucoup plus ludique avec Rien ne va plus, où il forme avec Isabelle Huppert un couple d'escrocs imprécis et fantasque. Vers la même époque, il fut pour Claude Sautet, face à Emmanuelle Béart, le très secret M. Arnaud, subtilement mélancolique de Nelly et M. Arnaud.
Il est un autre cinéaste avec qui Michel Serrault avait d'évidentes affinités : l'atypique Jean-Pierre Mocky, aussi extravagant dans sa manière de tourner que ravageur dans son ironie anarchiste. Serrault appréciait qu'il « tape dans le gras », certes avec excès, « mais avec une férocité libératrice ». Ensemble, ils ont vécu de puissants délires : Un linceul n'a pas de poches, L'Ibis rouge, le roi des bricoleurs, À mort l'arbitre, Le Miraculé...
À travers d'innombrables rôles (il faut y ajouter ses compositions pour la télévision, Le Bourgeois gentilhomme, Offenbach, Fontenelle, Nestor Burma...), l'art du grand comédien que fut Michel Serrault repose toujours sur « cette trilogie magique », qu'il admirait chez Michel Simon : la présence, la vérité, l'invention.
«Un effet spécial à lui tout seul»
Politiques et gens du métier ont salué «l’acteur populaire», par Service Culture avec AFP
Dans l’exercice de l’hommage posthume, les politiques sont souvent les plus prompts. Nicolas Sarkozy a réagi dans la nuit : «Cet artiste populaire à la filmographie impressionnante a su marquer chaque Français par ses immenses talents d’acteur, aussi bien comique que dramatique.» Christine Albanel, ministre de la Culture, a suivi : «Il avait, au-delà du personnage bougon et bourru, tout en exclamations, qu’il s’était forgé sur les planches des cabarets, le don d’apporter une évidente authenticité aux caractères qu’il savait dépeindre, quel qu’en soit le registre.» De même que Marie-George Buffet : «Du rire aux larmes, de la comédie au drame, de la mesquinerie à la tendresse, le talent de cet immense acteur populaire a illuminé le cinéma français pendant plus d’une cinquantaine d’années.» C’est bien sûr du monde du cinéma que sont venus la plupart des éloges. Bertrand Blier : «C’était un immense bonhomme. Michel Serrault est l’un des rares acteurs capables de passer dans le fantastique réaliste . Michel était un effet spécial à lui seul, comme Michel Simon et Louis de Funès. Il était un fou furieux de génie, tour à tour dans la poésie, l’irréel mais aussi dans la gravité la plus absolue. Avec lui, on était pris dans un tourbillon. Il était un homme extraordinairement drôle, et intenable sur un plateau.» Pierre Tchernia, qui l’avait mis en scène dans le Viager : «C’était une joie de travailler avec lui. Pour lui, le métier d’acteur était idéal : à chaque fois, il fallait inventer un personnage.» Jean-Louis Guillermou, réalisateur d’un de ses derniers films, Antonio Vivaldi, un prince à Venise : «Vous ne dirigez pas Serrault, c’est lui qui faisait tout lui-même.» Claude Lelouch : «Cela faisait des années qu’on rêvait de tourner un film ensemble. Ce rêve n’aura pas lieu. Je me régalais d’avance. Michel Serrault était un merveilleux acteur. J’étais toujours sidéré de ce qu’il apportait à ses partenaires et metteurs en scène. Il était époustouflant. Il avait une façon extraordinaire de dédramatiser tout.» Pierre Arditi : «Tout acteur rêverait d’être aussi brillant. Michel Serrault était un acteur très atypique, avec un style extrêmement personnel. Il était absolument inclassable.»
© Marc ENGUERAND
TÉLÉRAMA N°3005
Disparition de Michel Serrault, par Pierre Murat
Jamais réaliste et pourtant si vrai, extravagant et pourtant si banal. Eructant ou chuchotant, agité ou soudain immobile, le visage fixe, avec toujours ce regard aux aguets… Michel Serrault était un acteur virtuose...
Au cinéma, il adore les monstres : le Docteur Petiot que lui fait tourner Christian de Chalonge ou Léon Labbé, le héros des Fantômes du chapelier de Simenon, que met en scène Claude Chabrol. Rôles qui lui permettent de fouailler l’âme humaine, de prouver aux imbéciles, bardés de certitudes sur le Bien et le Mal, que la seule vérité est l’ambiguïté. Et que le devoir d’un comédien, c’est de l’éclairer, précisément. Refléter successivement - et si possible, simultanément- la lumière de l’ombre et l’ombre au coeur de la lumière. « Vous ne connaissez rien des gens que vous fréquentez , avait-il coutume de dire. Taisez vous, regardez et acceptez de comprendre l’autre »... Louis de Funès rendait les spectateurs complices rigolards des salauds et des racistes qu’il incarnait. Serrault fait mieux - ou pire: il les rend vraisemblables, crédibles. Ni trop proches, ni trop lointains: à la distance juste. En gros, les monstres, il les montre. A nous de faire avec ...
Le cabaret, dit-on, est une rude école: quand on en sort, on n’a plus peur de rien. C’est là que le jeune Michel Serrault fait ses premières armes. Après avoir songé à entrer dans les ordres (« Au lieu de prêtre, je suis devenu pitre ») , il forme un duo d’enfer avec celui qui deviendra un complice irremplaçable: Jean Poiret. Tous deux interprètent des sketches déments (« Les idées venaient de Michel, moi, je les écrivais » , a dit Poiret) sur des scènes minuscules - plusieurs par soir: faut bien gagner sa vie ! - à quelques centimètres du bruit des fourchettes de clients souvent plus intéressés par la bouffe et la drague que par les artistes.
Dans ces petites merveilles - les fausses interviews d’un écrivain ou d’un explorateur en manque de conférences - Poiret joue les hâbleurs, les cyniques. Serrault, lui, se réserve le rôle du philosophe ironique, plus ou moins découragé par les coups du sort. Dans ces comédies humaines, il perfectionne une diction particulière: traînante, nasale, avec, en fin de phrase, des soupirs ou des rires en voix de tête. Il a un physique de Français moyen: cheveux ras, tenues gris invisible, petite moustache noire. « J’ai l’âme d’un Chaplin avec une tête d’apothicaire », dira-t-il un jour. On lui fait, donc, jouer les petits profs (Les Diaboliques de Clouzot - 1955) et les cocus (Cette sacrée gamine - 1956 -, mais avec Bardot, tout de même !).
Que ce soit avec les meilleurs - Sacha Guitry dans Assassins et voleurs en 1956 - ou les pires - Jean Boyer dans Nina 1959 , il retrouve l’indispensable Poiret. Ainsi tournent-ils, en 1957, Clara et les méchants avec, pour partenaire, la petite idole des années 50, notre Shirley Temple à nous, la « poétesse » Minou Drouet. «Elle nous pinçait entre les prises , disait Poiret. Serrault et moi on lui filait des coups de pied en lui disant: « Arrête, sinon tu vas te prendre une tarte en pleine gueule ».. .
Il y a toujours des moments clés dans une carrière d’acteur. La deuxième vie de Michel Serrault commence avec Le Viager de Pierre Tchernia, en 1972. Une comédie de plus, en apparence - et Dieu sait qu’il en tourne -, mais formidablement écrite. Avec ce personnage qui défie le temps ( Louis Martinet, plus que centenaire, enterre tous ceux qui, après lui avoir acheté sa maison, ont espéré sa mort) , il prouve à ceux qui en doutaient encore son talent à rendre subtils les personnages les plus vaudevillesques. Jean-Pierre Mocky s’empare de lui pour en faire son deuxième double, après Bourvil (ils tourneront près de dix films ensemble, dont Un linceul n’a pas de poches , A mort l’arbitre et Le Miraculé ).
Christian de Chalonge achève la métamorphose: il lui confie, dans L’Argent des autres (1978), le rôle d’un financier cynique. Serrault y est d’une précision extraordinaire: son jeu presque blanc annonce déjà l’extraordinaire Premier Ministre qu’il interprétera quelques années plus tard, dans Le Bon Plaisir (1984) que Francis Girod adapte du roman de Françoise Giroud: là, il est carrément sublime, à la fois impérial et inquiétant, sorte de Talleyrand prêt à toutes les compromissions - non par bassesse, mais au nom de cette bonne vieille raison d’Etat, chère à Richelieu et à Alexandre Dumas.
Désormais, il aligne les films. Il accepte les bons (Préparez vos mouchoirs et Buffet froid de Bertrand Blier) comme les mauvais (C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule et Le Fou du labo 4 4 de Jacques Besnard). Même franchement nuls, ces nanars lui permettent de créer des caractères qui révèlent ce qu’il pense de l’humanité souffrante: une drôle d’engeance qu’il s’agit, néanmoins, d’aimer par dessus tout.
Sur scène ou sur un plateau, il lui arrive, souvent, d’être insupportable. Il insulte la grande Edwige Feuillère, lors d’une représentation des Bonshommes de Françoise Dorin, non pas parce qu’elle a osé changer une réplique (ça, il sait faire !), mais parce qu’en changeant le texte, elle a plombé la réaction des spectateurs qui, d’un coup d’un seul, ont cessé de rire ... Seul le public compte à ses yeux et il a des idées très précises sur ce qu’il entend lui offrir: « Je ne supporte pas les metteurs en scène qui veulent « faire vrai » sur scène. Ce qui me plaît au théâtre, c’est de montrer ouvertement que tout est faux et de faire naître l’émotion justement grâce au mensonge ».
Au cinéma non plus, il n’est pas facile. C’est qu’il est présent partout. Tout le temps. « Ce qui m’agace le plus, ce sont les acteurs qui vont dans leur loge et qui disent: « Vous me direz quand ce sera à moi ! ». C’est toujours à eux ! » Alors, il discute, il discutaille, il ergote, il ruse. Si le metteur en scène lui demande de refaire une prise, O.K, il accepte, seulement, il la joue chaque fois différemment. Et si le metteur en scène proteste -« Mais ce n’est pas pareil! » -, il réplique, cinglant: « Ben non, ce n’est pas pareil, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on l’a recommencée, la prise»...
En fin de carrière, il aura - parfois - cédé à la facilité : ah, ces insupportables papys ronchons qu’il aura incarnés, notamment dans Une hirondelle a fait le printemps et Le Papillon ... Mais on s’en fiche. Puisqu’on ne se souviendra, en définitive, que de ses moments de pur génie, lorsque le dirigeaient les metteurs en scène qu’il aimait et respectait. Claude Sautet, dans Nelly et Mr Arnaud (son dernier grand rôle, en 1995). Claude Miller, dans Mortelle randonnée (1983) et Garde à vue (1981), dans lequel il incarne un notable soupçonné de trop aimer et d’assassiner des petites filles. Un rôle ambigu de plus, où il demeure, après bien des passages télé, opaque, impénétrable, terrifiant...
Il était chrétien, sans ostentation, avec obstination: « Mais il ne suffit pas de le dire, il faut que ça se voie ! , avait-il coutume de dire. Peut-être ses convictions lui ont-elles permis d’accueillir la mort avec sagesse. A Michel Audiard, son vieux pote, il avait dit, un jour: « On va essayer de faire ça proprement ».
Commentaires
Saluons l'acteur, et, à nouveau, un très beau portrait de ta part... Il faudrait que l'hécatombe s'arrête, sinon ton blog va devenir uniquement nécrologique !
N’EN JETEZ +
Michel Roux, J.-P. Cassel, Noiret, Brialy…
Bergman & Antonioni ds la foulée si ce n’est la folie,
tels Piaf & Cocteau à leur époque !
C pas que ce soit tellement extraordinaire en soi,
mais je réalise qu’ON va finir par ne se retrouver
qu’avec Mickaël Youn, José Garcia, Franck Dubosc et Jean Dujardin
Sans compter qu’il m’est impossible de citer un réal’ de nouvelle génération…
et tout CA, ça m’effraie !
On se calme Madame la camarde
Avec elle inutile d'afficher "No vacancy" pour dire complet, deux cinéastes certes plus mineurs comme "Melville Shavelson" et "Franz Antel" ou le chef opérateur d'"Easy rider", László Kovács complètent son tableau de chasse.
Bravo
pour ce loooong hommage à ce grand monsieur du cinéma et du théâtre français. Moi, je peux voir et revoir Garde à vue sans me lasser. Je n'aime pas tout Sautet, mais Nelly et Mr Arnaud est un grand film. Et Buffet froid, etc. Il va nous manquer.
tchao
Salut mon très cher contemporain,merveilleux clown qui nous a tant fait rire.Cet été nous viendrons te fleurir dans ta belle cité d'Honfleur parceque tu nous manque cruellement zaza.Embrasse Jean de notre part et fendez-vous la poire(t).
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=201444&pid=5892435
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :




"Monsieur Léon"


