Le coin du cinéphage

Blog d'humeurs et d'informations sur le cinéma et la télévision : bios, filmos, articles, commentaires, bases de liens, bref c'est du foutraque...

18 février 2008

MORT D'ALAIN ROBBE-GRILLET

Alain_Robbe_Grillet

Alain Robbe-Grillet & Anicée Alvina

Annonce de la mort d'Alain Robbe-Grillet, à l'âge de 85 ans, dans la nuit de dimanche à lundi à Caen, des suites de problèmes cardiaques. Ce pape du nouveau roman aura eu le mérite de s’intéresser au cinéma. Pour n'évoquer son parcours qu'au cinéma, à l'instar de Marguerite Duras, il sera engagé par Alain Resnais, qui confia souvent ses scénarios à des romanciers confirmés, pour "L’année dernière à Marienbad". Cette œuvre déconcertante, esthétique, mais aussi envoûtante et hors du temps, jouée par Delphine Seyrig, Sacha Pitoëff et Giorgio Albertazzi, imposa son univers à l’écran. Il apparaîtra ensuite dans "Je t’aime, je t’aime" en 1967, autre chef d’œuvre d’Alain Resnais, dans le bref rôle d'un attaché de presse s'étonnant que Claude Rich qui joue un écrivain, signe impersonnellement ses ouvrages, "Hommage de l'auteur".  Le cinéaste intrigue, préférant l'utilisation d'images mentales à la narration traditionnelle. Il connaîtra une grande notoriété, par son travail sur l’érotisme, son attrait pour les "filles-fleurs de nos rêves" - Françoise Brion, Marie-France Pisier, Anicée Alvina, etc... Il se lance dans la réalisation en 1962, avec "L’immortelle", où un professeur joué par Jacques Doniol-Valcroze, perd sa vie à retrouver le fantasme d’une aventure avec une étrangère de passage, jouée par Françoise Brion - Il reçoit pour ce film, le prix Louis Delluc 1963 – ex aequo avec "Le soupirant" de Pierre Étaix -. "Trans-Europ-Express" (1966), évoque les fantasmes de passagers lors d’un voyage en train de Paris à Anvers. Il y emploie Jean-Louis Trintignant qui lui restera fidèle pour 3 autres films. "L’homme qui ment", pour lequel il obtint le meilleur scénario au festival de Berlin, tourne autour de l’identité du homme mystérieux, nommé Boris Varissa. André Cornand dans "La saison cinématographique 1968", le défend contre certaines critiques qui l'accusent de fumisterie, "...Robbe-Grillet ne tranche pas, il donne à voir, invite le spectateur à entrer dans l'univers fictif de son héros, l'appelle à la participation, laisse libre son interprétation. A lui de trouver sa voie dans le "labyrinthe" de l'imaginaire...". "L’Eden et après" avec Catherine Jourdan, évoque des jeux sado-masochistes dans un café nommé "L’Eden". Curiosité, Robbe-Grillet, essaiera un nouveau montage, en modifiant l’ordre des plans, pour en faire un nouveau film "N a pris les dés", ce dernier fut d’ailleurs diffusé dans les années 80, sur FR3. "Glissements progressif du plaisir", tourné en 1973, évoque les mésaventures d’une jeune femme mineure – Anicée Alvina -, en prison pour l’assassinat d’une amie avec une paire de ciseaux, et attendant sa fin prochaine dans des rêveries érotiques."Le jeu avec le feu", tourné l'année suivante, multiplie la présence de belles interprètes - Anicée Alvina, toujours, Christine Boisson, Agostina Belli, Sylvia Kristel - une organisation secrète enlevant les jeunes femmes pour les livrer en pâture à des maniaques fortunés.  Suivant le conseil de Jean-Louis Trintignant de participer à ce film, Philippe Noiret ne s'acclimatera pas à cet univers. Il en parle dans son livre "Mémoire cavalière", rejoignant ainsi ses détracteurs : "...Supérieurement intelligent, il avait une fâcheuse tendance  à vous le faire sentir un petit peu" (...) Quand aux fantasmes érotiques de Robbe-Grillet, comme ce n'étaient pas les miens, je les ai trouvés d'un ennui profond". "La belle captive" (1982) joue avec les codes du surréalisme et du fantastique, hommage à Jean Cocteau et à René Magritte, bénéficiant d'une superbe photographie d'Henri Alekan. On y retrouve Daniel Mesguich, le génial Daniel Emilfork et les magnifiques Cyrielle Claire et Gabrielle Lazure, ainsi qu’Arielle Dombasle qui participa à ses deux derniers films, dans le rôle de la femme hystérique. Autant d’exercices de style, agaçants parfois, mais pour lequel on garde un plaisir coupable en raison de l’érotisme ambiant. La critique suit parfois, tel Raymond Lefèvre dans "Cinéma 262", octobre 80 : "Sous nos yeux, les structures se font et se défont, les intrigues se dissolvent dans la dérision, les faits et les personnages se dédoublent ou se pluralisent, les signes changent de valeur selon les nouveaux contextes, le réel et les possibles entrent dans le même champ de vision. Et tout cela sur le mode de jeu enrobé d'humour. Les détracteurs de l'oeuvre de Robbe-Grillet sont souvent ceux qui, au nom du "contenu" (le "fond" qu'ils privilégient) se refusent d'entrer dans l'univers ludique de l'auteur et l'accusent de formalisme stérile. C'est oublier que toute contestation doit également passer par une remise en question des structures de narration que nos habitudes de perception ont figéees en les considérnant, bien à tort, comme "normales". Sur ce point, l'apport stylistique d'Alain Robbe-Grillet est dondammental...". La suite est plus marginale, avec "Le bruit qui rend fou" (1994), co-réalisé par Dimitri De Clerq, histoire de vengeance dans un port de Méditerranée. Il retrouve donc Arielle Dombasle, pour "Gradiva", un essai qui provoqua quelques sarcasmes de la part des critiques. Son livre "Les gommes" avait été adapté en Belgique par Lucien Deroisy et René Micha, en 1968, avec Françoise Brion. Un gros ouvrage de 720 pages, reprend les scénarios de ses films comme réalisateur, sous le titre "Scénarios en rose et noir" 1966-1983, aux éditions Fayard (2005). Un ouvrage assez intéressant – pour l’avoir emprunté dans une bibliothèque – tiré de ses propres archives, comportant des documents de travail, rappelant ses obsessions. Rappelons qu’André S. Labarthe, lui consacré l’un de ses portraits pour le mythique : "Cinéastes de notre temps", qu’il réalisa avec Noël Burch, en 1969.

Alain_Robbe_Grillet2

Filmographie : Comme scénariste : 1960  L’année dernière à Marienbad (Alain Resnais) - 1963  Begegnung mit Fritz Lang (Peter Fleischmann, documentaire) - 1995  Taxandria (Raoul Servais) - Comme réalisateur-scénariste : 1962  L’immortelle -  1966  Trans-Europ-Express - 1967  L’homme qui ment - 1969   L’Eden et après - N a pris les dés (nouveau montage du film précédent) - 1973  Glissements progressifs du plaisir - 1974  Le jeu avec le feu – 1982  La belle captive - Un bruit qui rend fou (co-réalisé avec Dimitri de Clercq) - 2005 - La Gradiva / C’est la Gradiva qui nous appelle - Comme acteur : 1967  Je t'aime, je t'aime (Alain Resnais) - 1969  Cinéastes de notre temps (André S. Labarthe & Noël Burch, documentaire TV en deux parties) - 1982   Un film, autoportrait (Marcel Hanoun, documentaire) - 1998   Le temps retrouvé (Raoul Ruiz). Conseiller technique : 1976  Guerres civiles en France (François Barat, Vincent Nordon & Joël Farges) .

Gradiva

Sur le tournage de "Gradiva"

ARTICLE – LIBÉRATION du 19/02/2008

Au cinéma, la chair des fantasmes, par Olivier Séguret

Nourris de ses obsessions sexuelles, ses films ont aujourd’hui un charme un peu daté. En France, l’espèce très particulière de l’écrivain cinéaste a toujours connu une certaine prospérité, produisant un bestiaire unique de personnalités ambidextres, de Marguerite Duras à Christophe Honoré en passant par Cocteau ou Virginie Despentes. Dans cette galerie, où aucun spécimen ne ressemble au voisin, le cas d’Alain Robbe-Grillet ne fait pas exception: son œuvre filmé est des plus singuliers, pour ne pas dire bizarres. Le film le plus célèbre d’Alain Robbe-Grillet est celui qu’il n’a pas réalisé: l’Année dernière à Marienbad, dont il a cosigné scénario et dialogues mais qui a été mis en scène par Alain Resnais en 1961. Le film, qui valu tout de même à l’écrivain une nomination pour l’Oscar du «best writing, story and screenplay», n’est pas son œuvre à proprement parler mais elle porte son empreinte: les prémisses d’un style qu’il allait obstinément développer au cours de sa propre filmographie y fleurissent. Egéries. Celle-ci est brillamment inaugurée deux ans plus tard avec l’Immortelle, peut-être celui de ses films qui résiste le mieux au temps et le seul à mettre à peu près d’accord la critique, qui lui attribua le prix Louis-Delluc en 1963. En tête d’affiche, la figure de Françoise Brion sera la matrice de tous les personnages féminins des films suivants, égéries dont la sensualité sera fortement sollicitée: Catherine Jourdan dans l’Eden et après (1970), Anicée Alvina dans Glissements progressifs du plaisir (1974), Cyrielle Clair dans la Belle captive (1983) ou Arielle Dombasle dans Un bruit qui rend fou (1995) endosseront le même habit sculptural et hiératique. Si Robbe-Grillet accorde systématiquement le premier rôle aux femmes, c’est aussi en vertu de sa position de voyeur. Il n’avait d’ailleurs pas de grande difficulté à reconnaître que le cinéma était pour lui un moyen de donner chair à ses fantasmes: aussi nettement qu’un Howard Hugues, le cinéaste Robbe-Grillet carburait à l’obsession sexuelle. Factice. Autre signe particulier: un goût prononcé pour ce que l’on a pu appeler un «cinéma de la déconstruction». Scènes désynchronisées, montage qui fonctionne par l’association d’idées mentales, surréalisme un peu factice donnant parfois le sentiment de tableaux reconstitués avec Magritte en boussole stylistique, le tout baigné dans un érotisme vaguement décadent, jugé gaillard à l’époque mais aujourd’hui dépassé en termes de représentation ou d’éclat subversif… S’ils gardent un cachet dont le charme tient beaucoup à la nostalgie de l’époque, follement libre et inventive, dont ils témoignent, les films d’Alain Robbe-Grillet sont toujours restés en-deça de leur ambition manifeste. A en juger par la postérité qu’ont pu acquérir ses travaux de cinéma, on est tenté de penser qu’Alain Robbe-Grillet pouvait être un excellent pourvoyeur de bonnes idées, un éloquent soutien pour les dialogues, mais un très modeste réalisateur. Plus exactement, il laisse le sentiment qu’avoir été un écrivain tout à fait renseigné sur les pièges et sortilèges de la littérature ne l’a pas empêché de devenir un cinéaste incurablement naïf, dès qu’il s’est agi pour lui de transposer son éloquence poétique sur grand écran.

Posté par Coinducinephage à 18:20 - R.I.P. - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1