Le coin du cinéphage

Blog d'humeurs et d'informations sur le cinéma et la télévision : bios, filmos, articles, commentaires, bases de liens, bref c'est du foutraque...

27 mars 2008

MORT DE RICHARD WIDMARK

Richard_Widmark

Annonce ce lundi, de la mort de Richard Widmark, à l’âge de 93 ans. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, le définissaient parfaitement dans "30 de cinéma américain" : "…Son allure féline, sa chevelure blonde, ses yeux très clairs lui permirent par la suite d’enrichir de nuances ambiguës des personnages classiques, qu’ils soient antipathiques ou sympathiques, de rendre sensible leurs hésitations, leurs brusques changements, leur instabilité, se dissimulant sous un humour moqueur, méprisant ou craintif, toujours déroutant…". Il naît le 26 décembre 1914, à Sunrise dans le Minnesota, de parents modestes. Il se partage entre des études de droits et le football, dans L’illinois. Un professeur d’art dramatique, Russel Tomlinson, le remarque. Selon "Stars" N°12, de mars 1992, il séjourne en Europe pour ses vacances, et s’amuse même à tourner dans l’Allemagne de 1936 : "..Un film sur les camps de jeunesse que vient de lancer un certain Adolf Hitler". Il débute dans des pièces radiophoniques, et est appelé sous les drapeaux en 1942, avant d’être exempté pour une blessure à l’oreille., Il était l’interprète rêvé pour un certain âge d’or du film noir, car il excelle dans les personnages de "Heavies". Il fait une composition inoubliable dans le "Carrefour de la mort" (1947), en tueur sadique au rire sardonique proche de celui d’une hyène, quand il pousse dans les escaliers une vieille dame – Mildred Dunnock - en fauteuil roulant. S’il reçoit pour ce film, le Golden Globe, du meilleur espoir masculin, il n’eu cependant jamais reçu d’oscar – il fut nommé pourtant pour ce film comme meilleur second rôle - durant son impressionnante carrière. Il est engagé pour 7 ans par la Fox, participant à la vogue des thrillers réalistes. Il retrouve un rôle névrotique dans la "Dernière rafale", en promoteur sportif, phobique, se servant constamment d’un inhalateur nasal. Les classiques s’enchaînent comme "Le port de l’angoisse", en pickpocket poursuivi par des agents secrets de l’Est, pour avoir volé un microfilm dans le sac d’une femme. Curiosité le titre français, évoque la drogue, totalement absente de ce film, histoire de ne pas heurter les communistes contemporains à ce film. Il participe à un autre chef d’œuvre "Les forbans de la nuit", où il est un truand minable ambitieux, sévissant dans la pègre londonienne en organisant des combats de lutte. On le retrouve aussi dans "Panique dans la rue", où il est un médecin zélé chargé de retrouver deux meurtriers contaminés et porteurs de virus, magnifié par le duo Jack Palance-Zero Mostel. Vincente Minelli lui donne en 1958, l’un de ses meilleurs rôles dans "La toile d’araignée", en médecin aliéniste en butte avec son entourage. Le western devient aussi son domaine de prédilection, de "Alamo" fresque "fordienne" signée John Wayne, aux crépusculaires "Cheyennes". Pour Otto Preminger, dans "Sainte Jeanne" en 1957, il compose un Charles VII halluciné face à Jean Seberg en Jeanne D’Arc, "…une des plus belles interprétations schizophréniques de l’histoire du cinéma" (1). En 1961, il produit et participe au tournage comme réalisateur de "Le dernier passage", film de "Série B" très mal accueilli à l’époque, la "Saison cinématographique 1962" voit en ce film " …Un méchant feuilleton anti-rouge dont la Hongrie, douloureusement éprouvée, il y a 6 ans fait encore les frais" et qui va " …à l’encontre des vérités les plus élémentaires, favorise l’inconscience d’un public en le vouant au manichéisme le plus grossier"… Il casse cette fausse image comme étant l’un des comédiens les plus anti-rouges avec John Wayne, en capitaine de destroyer extrémiste, chargé de chasser des sous-marins soviétiques. Ce film de James B. Harris – redécouvert au cinéma de minuit -, se révèle fortement contestataire : "...Widmark prit des positions très libérales, attaquant violemment la droite américaine, John Wayne, la "John Birch Society", la guerre du Vietnam et Reagan..." (1) . Il retrouve le polar avec "Madigan", où il est particulièrement probant en policier ordinaire avec ses petites veuleries. Il est impressionnant et roublard dans "La théorie des dominos" (1976), manipulant un prisonnier accusé de meurtre joué par Gene Hackman, pour une sombre machination politique. Le polar reste l’un de ses domaines de prédilection, il participe même au remake du sublime "out of the past" de Jacques Tourneur, avec « Contre toute attente », Il ne dédaigna pas la télévision, deux de ses téléfilms "Blackout" (1985) et "Colère en Louisiane" (1986), furent même diffusés en salles en France.  Pour reprendre le titre de l’un de ses films, "Quand meurent les légendes", il était avec Kirk Douglas, Karl Malden et Eli Wallach, un des derniers grands comédiens américains à être né dans les années 10. Son physique émacié, et la grande richesse de son jeu resteront à jamais liés au grand cinéma américain.

(1) "Trente ans du cinéma américain" par Jean-Pierre Coursodon et Betrand Tavernier.

RichardWidmark

Filmographie : 1947  Kiss of death (Le carrefour de la mort) (Henry Hathaway) - 1948  Road house (La femme aux cigarettes (Jean Negulesco) - The street with no name (La dernière rafale) (William Keighley) - Yellow sky (La ville abandonnée) (William A. Wellman) - 1948  Down to the sea in ships (Les marins  de l’Orgueilleux) (Henry Hathaway) - Slattery’s hurricane (La furie des tropiques) (André De Toth) - 1950  Night and the city (Les forbans de la nuit) (Jules Dassin) -  Panic in the streets (Panique dans la rue) (Elia Kazan) - Halls of Montezuma ( Okinawa) (Lewis Milestone) - No way out (La porte s'ouvre) (Joseph L. Mankiewicz) - 1951  The frogmen (Les hommes-grenouilles) (Lloyd Bacon) -  Screen snapshots : Hopalong in Hoppy Land (Ralph Staub, CM) - 1952  Red skies of Montana / Smoke jumpers (Belgique : Duel dans la forêt) (Joseph M. Newman) - 1952  Don’t brother to knock (Troublez-moi ce soir) (Roy Ward Baker) - O. Henry’s Full  house (La  sarabande des  pantins), (sketch : "The clarion call") (Henry Hathaway) - My pal Gus (Belgique : Sans maman) (Robert Parrish) - Screen snapshots : Hollywood night life (Ralph Staub, CM) -  1953  - Take the high ground ! (Sergent la terreur) (Richard Brooks) - Destination Gobi (Id) (Robert Wise) - Pickup on South Street (Le port de la drogue) (Samuel Fuller) - 1954  Hell and high water (Le démon des eaux troubles) (Samuel Fuller) - Garden of evil (Le jardin du diable) (Henry Hathaway) - Broken lance (La lance brisée) (Edward Dmytryk) - 1955  A prize of gold (Hold-up en plein ciel) (Mark Robson) - The cobweb (La toile de l’araignée) (Vincente Minnelli) - 1956  Backlash (Coup de fouet en retour) (John Sturges) - Run for the sun (La course au soleil) (Roy Boulting) -  The last wagon (La dernière caravane) (Delmer Daves) - 1957  Saint Joan (Sainte Jeanne) (Otto Preminger) - Time limit (La chute des héros) (Karl Malden, + production) -  The law and Jake Wade (Le trésor du pendu) (John Sturges) - 1958  The tunnel of love (Le père malgré lui) (Gene Kelly) - The trap (Dans la souricière) (Norman Panama) - 1959  The secret ways (Le dernier passage) (Phil Karlson) - Warlock (L’homme aux colts d’or) (Edward Dmytryk) - 1960  The Alamo (Alamo) (John Wayne) - Two rode together (Les deux cavaliers) (John Ford) - 1961  Judgment at Nuremberg (Jugement à Nuremberg) (Stanley Kramer) - How the west was won (La  conquête de l’Ouest) (John Ford, Henry Hathaway & George Marshall) - 1962  Flight from Ashiya (Les trois soldats de l’aventure) (Michael Anderson) - 1963  The long ships (Les Drakkars) (Jack Cardiff) - 1964  Cheyenne autumn (Les Cheyennes) (John Ford) - 1965  Alvarez Kelly (Id) (Edward Dmytryk) - The bedford incident (Aux postes de combat) (James B. Harris, + production) - 1966  The way west (La route de l’Ouest) (Andrew V. McLaglen) - 1967  Madigan (Police sur la ville) (Don Siegel) - 1968  Death of a gunfighter (Une poignée de plombs) (Alan Smithee [Don Siegel & Robert Totten]) - 1969  A talent for loving / Gun crazy (Richard Quine) - 1970  The moonshine war (La guerre des Bootleggers) (Richard Quine) -  1971  When the legends die (Quand meurent les légendes) (Stuart Millar) -  1973  Murder on the Orient Express (Le crime de l’Orient Express) (Sidney Lumet) - 1974  The sell-out (Le sursis) (Peter Collinson) - 1976  To the devil  a daughter (Une  fille pour le diable) (Peter Sykes) - The domino principle (La théorie des dominos) (Stanley Kramer) - 1977 Twilight’s last gleaming (L’ultimatum des trois mercenaires) (Robert Aldrich) - Rollercoaster (Le toboggan de la mort) (James Goldstone) -  Coma (Morts suspectes) (Michael Crichton) - 1978  The swarm (L’inévitable catastrophe) (Irwin Allen) - 1979  Bear Island (Le secret de la banquise) (Don Sharp) - 1981  National Lampoon goes to  the  movies (Henry  Jaglom & Bob Giraldi) - 1982  Hanky panky (La folie aux trousses) (Sidney Poitier) - Commando (Who dares wins) (Ian Sharp) - 1983  Against all odds (Contre toute attente) (Taylor Hackford) - Blackout (Id) (Douglas Hickox) - 1985  Spencer Tracy legacy : A tribute by Katharine Hepburn (David Heeley, documentaire) - 1986  A gathering of old men (Colère en Louisiane) (Volker Schlöndorff) - 1991  True colors (Vidéo : Le jeu du pouvoir) (Herbert Ross) - 1995  Wild Bill : Hollywood maverick (Todd Robinson, documentaire). Télévision (notamment) : 1955  I love Lucie : The tour (William Asher) - 1971  Vanished (Buzz Kulik) - 1972  Madigan (Id) (Alex Marc & Boris Sagal, six épisodes) - 1973  Brock's last case (La dernière enquête) (David Lowell Rich) - 1974  Benjamin Franklin (Glenn Jordan) - 1975  The last day (Vincent McEveety) - 1979  Mr. Horn (Mister Horn) (Jack Starrett) - 1980  A whale for the killing (Richard T. Heffron) - All God's children (Le noir et le blanc (Jerry Thorpe) - 1983  Cinéma cinémas : Richard Widmark : Hollywood Mai 1983 (Claude Ventura, CM documentaire) - 1988  Once upon a time a Texas Train (Titre DVD : Le dernier western) (Burt Kennedy) -  1989  Cold Sassy Tree (La destinée de Mademoiselle Simpson) (Joan Tewkesbury). Voxographie : 1987  Marilyn Monroe : Beyond the legend (Gene Feldman & Suzette Winter, voix du récitant). 1992  Lincoln (Peter W. Kunhardt, TV).

kissofdeath

Avec Victor Mature dans "Le carrefour de la mort"

ARTICLES - AFP du 26/08/2008

Mort de l'acteur Richard Widmark, légende discrète du cinéma américain

WASHINGTON (AFP) — Le comédien américain Richard Widmark, décédé lundi à l'âge de 93 ans, était l'inoubliable sadique qui poussait, en ricanant, une vieille dame paralytique du haut d'un escalier à l'occasion de son premier rôle dans "Le carrefour de la mort" (1947) d'Henry Hathaway. Il était devenu l'une des légendes de Hollywood en tournant quelque 70 films sous la direction des réalisateurs les plus prestigieux mais s'était toujours tenu à l'écart des médias et du star-system pour protéger sa vie privée. Le regard azur, ce blond au sourire ambigu semblait pourtant trop intellectuel aux yeux d'Hathaway mais il avait fini par lui donner sa chance face à l'intransigeance de Darryl Zanuck, le patron de la 20th Century Fox. Comédien doué, il donnait de la profondeur à tous ses personnages, ce qui lui avait rapidement permis de troquer le costume de "sale type" contre des rôles de victimes dans "Les forbans de la nuit" de Jules Dassin (1950) et de héros dans "L'homme aux colts d'or" d'Edward Dmytryk (1959). Indépendant, il était l'un des rares acteurs à s'être lancé dans la production (1957) pour mieux contrôler sa carrière et l'une des premières stars du cinéma à tourner pour le petit écran dans la série policière "Madigan" (1971). Démocrate convaincu, il haïssait la violence et regrettait l'évolution du cinéma américain, dirigé selon lui par "des hommes d'affaires sans aucune dignité". Né le 26 décembre 1914 à Sunrise (Minnesota, nord), Richard Widmark est un jeune homme studieux, licencié en science politiques, qui prend conscience de ses convictions politiques en traversant l'Allemagne nazie alors qu'il fait le tour de l'Europe à vélo. Passionné par le théâtre, il est à 24 ans professeur de diction et d'art dramatique à l'université de Lake Forrest et débute à la radio avant de brûler les planches à Broadway, notamment aux côtés d'Ingrid Bergman dans "Jeanne d'Arc". Après sa révélation dans "Le carrefour de la mort", il tourne film sur film, notamment "Panique dans la rue" (Elia Kazan, 1950), "La porte s'ouvre" (Joseph L. Mankiewicz, 1950), "Le port de la drogue" (Samuel Fuller, 1953) et "La toile d'araignée" (Vincente Minelli, 1955). Il revient au western avec "Alamo" (John Wayne, 1960) et "Les Cheyennes" (John Ford, 1964), son cinquantième film, pour lequel ses amis avaient inscrit, sur un gâteau, "à ton centième cadavre" pour les deux morts qu'il avait à son actif par film. Il tourne aussi pour de nouveaux réalisateurs comme Don Siegel dans "Police sur la ville" (1968) ou Robert Aldrich dans "L'ultimatum des trois mercenaires (1977). Moins présent sur les écrans depuis les années 70, Richard Widmark avait tourné une dernière fois sous la direction de Herbert Ross dans "True colors" (1990).

LIBÉRATION du 27/03/08

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Richard Widmark, la nuit du forban, par Gérard Lefort & Didier Péron

Disparition. L’acteur américain, spécialiste des rôles de méchants, est mort lundi à 93 ans.

Une gueule, pleine d’yeux bleus. Beau gosse élevé sous la vache. Mais avec quelque chose d’un peu mou dans la bouche. Un rien de veulerie. En tout cas jamais souriant sauf quand il se brûle. Richard Widmark, décédé lundi à l’âge de 93 ans, fut souvent abonné aux rôles de son visage : un salopard, un vicieux, une vipère prête à mordre la main qui le nourrit. La preuve avec son premier rôle remarquable de tueur dans le Carrefour de la mort (1947) de Henry Hathaway où il ne trouvait rien de mieux que de pousser une vieille dame paralytique dans un escalier. Singularité. la légende veut que Hathaway ne pouvait pas le souffrir : trop blond, trop lisse, trop blanc, un front trop large… bref, un intello. Mais Darryl Zanuck à l’époque patron de la Fox, l’imposa. En 1961, à un jounaliste qui l’interrogeait sur ce rôle, il déclara : «Deux ans après le film, vous ne pouviez pas m’arracher un sourire. Le scénario m’est apparu marrant et mon rôle me faisait bien rire. Ce type était vraiment un enfoiré ridicule.» Avec cette première prestation qui lui valu sa seule nomination aux oscars, Widmark se pose comme représentant majeur d’une nouvelle génération d’acteurs «sombres», à l’égal de Robert Mitchum ou de Kirk Douglas. Mais sa singularité et son incroyable talent tiennent pour beaucoup à sa capacité d’incarner les tourmentés, les cinglés sans aucun souci de sa cote de popularité. Pour sa promotion, la Fox avait imaginé un poster le représentant avec la mention «Wanted». Né en 1914, à Sunrise (Minnesota), il déclarait aimer le cinéma depuis tout petit, et avoir été fortement impressionné par Dracula et Frankenstein. Il se destinait au métier d’avocat mais jouait déjà dans les pièces de théâtre de son école. A 24 ans, il est professeur de diction et d’art dramatique à l’université de Lake Forrest et débute à la radio, notamment dans le célèbre Mercury Theater On The Air d’Orson Wells. Il aurait, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, fait un tour d’Europe à vélo et traversé de ce fait l’Allemagne nazie. ll en aurait gardé des convictions politiques libérales et pacifistes (il fut un ardent militant contre la libre circulation des armes à feu). Widmark s’intalle en 1938 à New York et il fait ses débuts en 1943 à Broadway dans la pièce Kiss and Tell puis aux côtés d’Ingrid Bergman dans Jeanne d’Arc. Après Le Carrefour de la mort, Widmark devient une star de la Fox et enchaîne les films avec les meilleurs réalisateurs de l’époque : William Wellman (la Villle abandonnée, 1948) André de Toth (la Furie des tropiques 1949), Jules Dassin (les Forbans de la nuit 1950), Mankiewicz (La porte s’ouvre, 1950). Désormais, il est une icône du film noir. Fourbe mais pas trop. Glacial mais sexy. Dangeureux mais fragile. Par exemple, psychiatre dérangé dans la Toile d’araignée de Minnelli en 1956. Ce qui ne l’empêche pas d’égratigner sa légende de «vilain», en jouant les héros positifs dans l’Homme aux colts d’or d’Edward Dmytryk (1959). En 1957, il s’était lancé dans la production pour mieux contrôler sa carrière. Il produit notamment en 1961 le Dernier Passage de Phil Karlson, un film d’espionnage anticommuniste dont sa femme, Jean Hazelwood, signe le scénario. Il est aussi le Dauphin dans Sainte Jeanne d’Otto Preminger, un flop notoire et pas vraiment son meilleur emploi. En 1961, il est le procureur, rôle grandiloquent, dans Procès à Nuremberg de Stanley Kramer. Moumoute. C’est à cette époque que commence la deuxième carrière de Widmark dans de nombreux westerns et non des moindres : les Deux Cavaliers (1961) et les Cheyennes (1964) de John Ford. Le cinéaste borgne, comme d’habitude, n’avait pas sa langue dans sa poche. Sur le tournage des Deux Cavaliers où Widmark partageait la vedette avec James Stewart, Ford déclara : «Après quarante ans de carrière, j’en suis réduit à diriger deux moumoutés sourdingues.» De fait Widmark était un peu dur de la feuille. Il apparaîtra aussi dans Alamo, super production à succès où il incarne le libéral James Bowie face au conservateur John Wayne en Davy Crockett. Widmark terminera la décennie sixties avec un rôle particulièrement subtil de flic sans foi ni loi dans Madigan-Police sur la ville de Don Siegel (1968). Widmark reprendra ultérieurement le rôle de Madigan dans une série télé. Depuis, il menait une vie d’homme tranquille entre un ranch en Californie et une ferme dans le Connecticut. Ayant su préserver sa vie privée et refusant tout contact avec la presse, il formula en 1971 une sorte de credo que tous les apprentis comédiens devraient ruminer : «Je pense qu’un acteur doit faire son travail et puis la boucler.»

LE MONDE du 27.03.08

Richard Widmark, acteur américain, par Thomas Sotinel

RichardWidmark5 AFP/ALDO SAVINA Richard Widmark, lors d'une conférence de presse à Rome, en 1958

Le rire du sociopathe Tommy Udo résonne dans les oreilles de tous les spectateurs du Carrefour de la haine, de Henry Hathaway, le premier film dans lequel Richard Widmark est apparu à l'écran en 1947. Soixante ans après, l'acteur, entre temps devenu l'un des plus respectés de Hollywood, faisait remarquer "c'est un peu dur, d'être fier de ne pas être un trop mauvais acteur et de s'apercevoir qu'on ne se souvient de vous que pour un ricanement". Mais l'empreinte de Richard Widmark, qui vient de mourir à 93 ans, à Roxbury (Connecticut), sur le cinéma américain va bien au-delà d'une poignée de personnages de truands. Il a travaillé avec les plus grands : John Ford, Samuel Fuller, Joseph Mankiewicz ou Elia Kazan et a accompagné la transformation du système des studios en choisissant souvent lui-même ses rôles, produisant parfois ses films. Dans son dernier film pour le grand écran, True Colors, de Herbert Ross, il incarnait un sénateur, un rôle qui seyait au statut de sage du cinéma qu'il avait fini par acquérir. Richard Widmark est né le 26 décembre à Sunrise (Minnesota). Après l'université, il part pour New York où, en 1938, il devient rapidement un comédien très demandé pour les soap operas que diffusent les radios. Réformé au moment de la déclaration de guerre, il arrive à Hollywood en 1946, un contrat avec la Fox en poche. Le studio est alors dirigé par Darryl F. Zanuck et c'est ce dernier qui impose Widmark à Hathaway pour le rôle de Tommy Udo, une petite frappe qui n'hésite pas à tuer une vieille femme paralysée en poussant son fauteuil roulant dans l'escalier. La scène de "Kiss of Death" (Le Carrefour de la mort). A l'occasion d'une rétrospective organisée à la Cinémathèque française en juin 1995, Richard Widmark avait raconté les circonstances de ses débuts (Le Monde du 28 juin 1995). Hathaway le trouvait "trop distingué, trop intelligent, trop intellectuel", et il avait fallu plusieurs semaines pour que le jeune comédien parvienne à s'entendre avec son metteur en scène : "j'ai envisagé de quitter le tournage et de retourner sur la côte est, mais on m'a convaincu de déjeuner avec lui [...] à la fin du repas nous étions amis. Nous avons fait six films ensemble, je l'ai porté en terre". Widmark reste sept ans sous contrat avec la Fox. Il joue souvent des personnages habités par une tension presque insupportable, de quelque côté de la loi qu'ils se trouvent. Le petit truand londonien des Forbans de la nuit, de Jules Dassin (1950), le médecin militaire qui veut prévenir une épidémie à la Nouvelle Orléans de Panique dans la rue, d'Elia Kazan, (1950)ou le pickpocket patriote du Port de la drogue de Samuel Fuller (1950) partagent tous cette surexcitation à la fois attirante et repoussante. On le voit, Widmark travaille aussi bien avec de grands anciens comme Hathaway qu'avec les jeunes turcs (Kazan, Dassin) qui sont en train de jeter à bas le système des studios. Il tourne également avec Mankiewicz (La Porte s'ouvre, manifeste antiraciste tourné également 1950) ou plus tard avec Preminger pour qui il est le dauphin dans Sainte Jeanne. Richard Widmark est aussi – comme la plupart de ses collègues à l'époque – un acteur de western. Edward Dmytryk (La Lance brisée, 1954) ou John Sturges (Coup de fouet en retour, 1956), l'ont mis en selle. A la fin des années 1950, il joue Jim Bowie dans l'Alamo de John Wayne. Il rencontre à cette occasion John Ford, qui a dirigé nombre de séquences du film de son acteur fétiche. Il tourne sous sa direction dans Les Deux Cavaliers (1961). Il raconte que, à cette époque, dans l'espoir d'adapter le livre The Last Frontier de Howard Fast, il avait "fait des recherches sur le martyre des Indiens. J'ai montré ce que j'avais trouvé à John Ford. Il m'a répondu : on ne peut pas faire ce film, les Indiens ne savent pas jouer. Deux ans plus tard, je reçois le scénario des Cheyennes. C'était la même histoire. Et Ford était prêt à la réaliser, il voulait faire un film pour demander pardon aux Indiens de la manière dont il les avait si souvent utilisés". Dans ce film, l'avant-dernier de Ford, Richard Widmark joue un officier qui se range aux côtés des Cheyennes. C'est à ce moment qu'il produit une poignée de films parmi lesquels La Chute des héros, réalisé par l'acteur Karl Malden, une évocation des dilemmes moraux et politiques suscités par l'affrontement Est-Ouest. Pendant les deux décennies qui suivent, Richard Widmark joue des personnages en accord avec son âge : officiers supérieurs, chef de la police, politicien, sans jamais retrouver de rôles à la mesure de son talent, à la possible exception du détective Madigan dans Police sur la ville de Don Siegel (1968). Le succès du film est tel que Widmark reprend le personnage pour une saison dans la série télévisée Madigan. Il joue aussi un shérif sudiste dans Colère en Louisiane (1987), incursion de l'Allemand Volker Schlöndorff dans le cinéma américain. Lors de son passage à Paris en 1995, il jetait un regard lucide et désabusé sur le cinéma américain : "l'idiotie est une valeur positive, Forrest Gump, c'est l'éloge de la bêtise, et c'est un triomphe. C'est très triste et assez effrayant".

Dates clés : 26 décembre 1915 Naissance à Sunrise (Etats-Unis). 1947 Le Carrefour de la mort, d'Henry Hathaway1960 Alamo de John Wayne. 1968 Police sur la ville, de Don Siegel. 24 mars 2008 Mort à Roxbury.

Posté par Coinducinephage à 23:14 - R.I.P. - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Sans oublier....

Heureusement, en outre de ceux déjà cités, il reste aussi Ernest Borgnine... Mais quand même, il manquera énormément.....

Posté par ch. Jacob, 28 mars 2008 à 00:00

Il a toujours apporté un peu de finesse avec ses ficelles elles-mêmes que nous connaissons bien. Il paraissait toujours, y compris pour se servir de son pistolet ou de ses poings, se livrer à une certaine réflexion avant d'agir. Quand il plissait le front, on le sentait vraiment réfléchir, ça n'avait pas l'air bidon, il en abusait un peu mais bon... C'était original pour un héros de films d'action.
Le film que tu cites, Aux Postes de Combat, est un pur chef d'oeuvre du ciné politique des années 60. Il était une alternative aux Wayne, Cooper, Douglas, trop beaux, trop lisses malgré leur talent à eux. Il semblait plus réel, on avait l'impression de pouvoir le croiser dans la rue. Il aurait dû jouer dans des films européens moins conventionnels que ceux de Hollywood.
Ford l'adorait, il était l'un des rares qui lui tenait tête (il se gênait pas, sachant trés bien que le vieux bougon l'adorait).
Il avait une bonne tête de patate écrasée, faux beau gosse (mais beau gosse quand même, bien sûr).

Posté par Gashade, 30 mars 2008 à 22:22

J'aimais beaucoup cet acteur que j'avais découvert à la télé dans la série de 6 épisodes de Madigan. C'était très bien. Il a fait beaucoup de western mais je l'ai plus apprécié dans les films noirs ou psychologique. Sinon, vous dites qu'il était né en 1915, n'est-ce pas plutôt 1914 ?

Posté par dasola, 01 avril 2008 à 11:10

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