Le coin du cinéphage

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06 avril 2008

MORT DE CHARLTON HESTON

img390/3809/heston1ln3.jpg Annonce de la mort de Charlton Heston, ce 5 avril, à l'âge de 83 ans. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier le définissaient avec justesse dans "30 ans de cinéma américain" : "Dès qu'il apparaît sur l'écran, sa puissance balaie tout. Il concrétise à merveille la notion de force physique, voire de violence. Quand il se met en colère, chacun de ses gestes semble répondre  une crispation intérieure, à une insupportable tension morale". Il débute, avec une silhouette assez frêle, en 1941 dans "Peer Gynt", film du réalisateur David Bradley, qui ne connaîtra une sortie qu’en 1955 – 1965 ? selon d’autre sources – avec un nouveau montage, scènes additionnelles, sonorisation . Appelé sous les drapeaux, "il sert pendant trois ans, de 1943 à 1946, dans "Les îles Aléoutiennes", et il est opérateur radio sur un B-52 De l'USA Air Force" (1). En 1950, il signe un contrat pour 14 films à la Paramount, mais il a l'autorisation de tourner pour d'autres studios, une fois l'an. Il débute en vedette dans un polar de série B. "La main qui venge", en flambeur minable, écumant les tripots. Sa carrure, son côté "bigger than life", le prédisposent à jouer des personnages historiques, dans des films aux budgets conséquents. Pléthore de personnages mythiques composent sa filmographie. On le retrouve en trapéziste dans "Sous le plus grand chapiteau du monde", en Buffalo Bill dans "Le triomphe de Buffalo Bill" , etc… Il vise ensuite le grandiose, avec des superproductions, le cinéma voulant rivaliser avec la télévision en plein essort. Il retrouve Cecile B. DeMille dans le grandiose – et finalement assez indigeste – "Dix commandements" , avant de recevoir l’oscar du meilleur acteur pour "Ben Hur" en 1960. On le retrouve aussi dans "Le cid", film d’Anthony Mann, à revaloriser et dans "Les 55 jours de Pékin", une fresque assez flamboyante dans la Chine de 1900, peut-être un grand film malade selon une expression de François Truffaut. Il est étonnant dans "Le seigneur de la guerre", en chevalier normand du XIème siècle émérite, boutant l’envahisseur jusqu’à la mer. On le retrouve aussi en Michel-Ange, dans le romanesque "L'extase et l'agonie". Il excelle dans le fantastique, à la fin des années 70, dans l’adaptation de l’œuvre de Pierre Boulle "La planète des singes", en explorateur de l’espace se retrouvant dans un monde dominé par des singes, une adaptation finalement assez probante de "Je suis une légende", après Vincent Price et avec Will Smith dans "Le survivant", où il a même des scènes d’amour avec Rosalind Cash, comédienne de la "Blaxploitation", ce qui était assez inhabituel pour l’époque. Il est remarquable face à Edward G. Robinson, dans "Soleil vert", film d’anticipation très réussi de Richard Fleischer. Il se lance dans la réalisation en 1972 avec une adaptation de la pièce de William Shakespeare "Antoine et Cléôpatre", puis en 1982, dans "La fièvre de l’or", où il joue un chercheur d'or dans une région sauvage du canada, dont Jacques Zimmer dans "La saison cinématographie 1983", déplorait "une mise en scène appliquée et une direction d'acteurs relâchée font cohabiter malencontreusement lourdeur et frénésie..." A la télévision il signera en 1988, après Fred Zinnemann, une nouvelle adaptation de la pièce de Robert Bolt "Un homme pour l’éternité". Le cinéma semble moins l’intéresser ses dernières années, mais il compose un Richelieu inattendu dans les deux adaptations des "Trois mousquetaires" de Richard Lester, et il ose l’autodérision comme dans "Wayne’s world 2", où il fait un cameo étonnant, de "bon comédien", engagé pour figurer… un pompiste ! Comme le rappelaient Coursodon et Tavernier sur "Major Dundee", film hélas mutilé, dans lequel il compose un major sudiste : "Ce libéral a fait preuve d'une dignité de grand seigneur en offrant son salaire à Peckinpah pour qu'il tourne une scène". Il d’ailleurs aidé Orson Welles à se remettre en selle, en lui confiant la réalisation de "La soif du mal, un chef d’œuvre où Heston accepte, grimé en mexicain de se laisser voler la vedette par Welles lui même en adipeux Hank Quinlan, policier corrompu. Il est vrai que l’homme est assez complexe et contradictoire dans ses engagements, passant du soutien à des oeuvres humanitaires à un conservatisme républicain, virant au réactionnaire - son engagement en 1987 à "Pro-life", association anti-avortement à la fin de sa vie -. Il participe aussi à la marche pour les droits du peuple noir en 1963, pour soutenir Martin Luther King. Mais ces dernières années, il était membre de la "National rifle association", entachant son image ces derniers temps. Il fera toujours l’apologie des armes en feu et on le retrouve visiblement très malade, défendant ses positions dans le polémique film de Michael Moore "Bowling for Colombine" en 2002. Mais curieusement, à le voir ainsi diminué, on finit par se surprendre à s’attendrir sur lui devant l’acharnement du réalisateur. On le retrouve d’ailleurs dans un clin d’œil ironique en singe belliqueux mourant, selon Antoine de Baeque dans son livre sur Tim Burton (Éditions des Cahiers du cinéma, 2007) : "...méconnaissable en vieux singe déliquescent mais très incisif en parrain réactionnaire de National Rifle Association", puisqu'il lance , lors de sa courte scène , "un revolver vaut bien mille javelots". Il meurt près de sa femme, la comédienne, Lydia Clarke qu’il avait épousé en 1944. Il formèrent un couple durable, une longévité assez rare dans l’histoire du cinéma américain. La maladie d’Alzheimer (1) "Stars 18" hiver 93.

img99/9954/heston2uf8.png Charlton Heston en 1963, lors de la marche pour les droits du peuple noir.

Filmographie : 1941  Peer Gynt (David Bradley) - 1949  Julius Caesar (David Bradley) - 1950  Dark city (La main qui venge) (William Diertele) - 1951  The greatest show of earth (Sous le plus grand chapiteau du monde) (Cecil B. DeMille) - 1952  The savage (Le fils de Géronimo) (George Marshall) - Ruby Gentry (La furie du désir) (King Vidor) - 1953  The President's lady (Sa seule passion / Le sel de la terre) (Henry Levin) - Pony Express (Le triomphe de Buffalo Bill / Belgique : Les cavaliers du Pony Express) (Jerry Hopper) - Arrowhead (Le sorcier du Rio Grande) (Charles Marquis Warren) - Bad for each other (Belgique : Éternels ennemis) (Irwing Rapper) - The naked jungle (Quand la Marabouta gronde) (Byron Haskin) - 1954  The secret of the Incas (Le secret des incas) (Jerry Hooper) - The far horizons (Horizons lointains) (Rudoph Maté) - 1955  Lucy Gallant (Une femme extraordinaire) (Robert Parrish) - The private war of Major Benson (La guerre privée du Major Benson / La petite guerre du major Benson) (Jerry Hopper) - 1956  The ten commandments (Les dix commandements) (Cecil B. DeMille) - Three violent people (Terre sans pardon) (Rudoph Maté) - 1957  The big country (Les grands espaces) (William Wyler) - 1958  Touch of evil (La soif du mal) (Orson Welles) - The buccaneer (Les boucaniers) (Anthony Quinn) - 1959  Ben-Hur (Id) (William Wyler) - The wreck of the Mary Dare (Cargaison dangereuse) (Michael Anderson) - 1960  El Cid (Le Cid) (Anthony Mann) - 1961  The pigeon that took Rome (Le pigeon qui sauva Rome) (Melville Shavelson) - 1962  Diamond head (Le seigneur d'Hawaii) (Guy Green) - 1963  Fifty-five days at Pekin (Les 55 jours de Pékin) (Nicholas Ray) - The greatest story ever told (La plus grande histoire jamais contée) (George Stevens) - Major Dundee (Id) (Sam Peckinpah) - 1965  The agony and the ecstasy (L'extase et l'agonie) (Carol Reed) - The war lord (Le seigneur de la guerre) (Franklin J. Schaffner) - 1966  Khartoum (Id) (Basil Dearden) - 1967  Think twentieth (Richard Fleischer, CM) - Counterpoint (La symphonie des héros) (Ralph Nelson) - Will Penny (Will Penny le solitaire) (Tom Gries) - Planet of the apes (La planète des singes) (Franklin J. Schaffner) - 1968  Rowan & Martin at the movies (Jack Arnold, CM) - Number one (Tom Gries) - 1969  The festival game (Tony Kinger & Michael Lytton, documentaire) - Beneath the planet of the apes (Le secret de la planète des singes) (Ted Post) - Julius Caesar (Jules César) (Stuart Burge) - The Hawaiians (Le maître des iles) (Tom Gries) - The omega man (Le survivant) (Boris Sagal) - 1971  Antony and Cleopatra (Antoine et Cléopâtre) (+ réalisation et adaptation) - Skyjacked (Alerte à la bombe) (John Guillermin) - 1972  The special London bridge special (David Winters, CM) - Soylent green (Soleil vert) (Richard Fleischer) - The call of the wild (L'appel de la forêt) (Ken Annakin) - 1973  The three musketeers (Les trois mousquetaires) (Richard Lester) - The four mustketeers (On l'appelait Milady) (Richard Lester) - 1974  Airpont 75 (747 en péril) (Jack Smight) - Earthquake (Tremblement de terre) (Mark Robson) - 1975  Midway (La bataille de Midway) (Jack Smight) - The last hard men (La loi de la haine) (Victor V. McLaglen) -  1976  Two minute warning (Un tueur dans la foule) (Larry Pearce) - 1977  The prince and the pauper / Crossed swords (Vidéo : Le prince et le pauvre) (Richard Fleischer) - Gray Lady Down (Sauvez le Neptune) (David Hreene) - 1979  The mountain men (La fureur sauvage) (Richard Lang) - 1980 The awakening (La malédiction de la vallée des rois) (Mike Newell) -  1982  Mother Lode (La fièvre de l'or) (+ réalisation) - 1985  The fantasy film world of Georges Pal (Arnold Leibovit, documentaire) - 1986  Directed by William Wyler (Aviva Slesin, documentaire) - 1990  Solar crisis / Kuraishisu niju-goju nen / Starfire (Alan Smithee [Richard C. Sarafian]) - Almost an angel (Un ange ou presque) (John Cornell) - 1991  Symphony for the spire (Mike Mansfield, documentaire) - 1993  Genghis Kahn (Ken Annakin) -  Wayne’s world 2 (Id) (Stephen Surjik) - Tombstone (Id) (George Pan Cosmatos) - 1994  In the mouth of madness (L'antre de la folie) (John Carpenter) - True lies (True lies, le caméléon) (James Cameron) - A century of cinema (Caroline Thomas, documentaire) - 1995  Ben Johnson : Third cowboy on the right (Tom Thurman, documentaire) - 1996  Alaska (Fraser Clarke Heston) - Hamlet (Id) (Kenneth Branagh) - 1997  Off the menu : The last days of chasen's (Shari Springer Berman & Robert Pulcini, documentaire) - 1998  Gideon's webb (Gideon) (Claudia Hoover) - Forever Hollywood (Arnold Glassman & Todd McCarthy, documentaire) - 1999  An given sunday (L’enfer du dimanche) (Oliver Stone) - 2000  Town & country (Potins mondains et amnésie partielle) (Peter Chelsom) - Planet of the apes (La planète des singes) (Tim Burton) - The order / Jihad warrior (Sheldon Lettich) - Last party 2000 (Last party 2000 - La démocratie américaine dans tous ses états) (Rebecca Chaiklin & Donovan Leitch, documentaire) - 2002   Bowling for Columbine (Id) (Michael Moore, documentaire) - Papà Rua Alguem 5555 (Egidio Eronico) - Télévision : (notamment) : 1949  Studio one : Smoke (Paul Nickell) - Studio one : The outward room (Paul Nickell) - Studio one : Battleship Bismark (Paul Nickell) -  Studio one : Of human bondage (Paul Nickell) - Studio one : Jane Eyre (Franklin J. Schaffner) - 1950  Studio one : The willow cabin (Paul Nickell) - The clock : The hypnotist (Fred Coe) - Studio one : The timing of the shrew (Paul Nickell) - Studio one : Wuthering Heights (Paul Nickell) - Studio one : Letter from Cairo (Lela Swift) - 1951  Studio one : Macbeth (Franklin J. Schaffner) - Studio one : A bolt of lightning (Paul Nickell) - 1952  Studio one : The wings of the dove (Franklin J. Schaffner) - 1955  Climax : Bailout at 43,000 Feet (John Frankenheimer) - 1957  Climax : The climax of captain Wirtz (Don Medford) -1961  Alcoa premiere : The fugitive eye (Herman Hoffman) - 1963  The patriots (George Schaefer) - 1983  Chiefs (Chronique policière) (Jerry London) - 1984  Nairobi affair (Sale affaire à Nairobi) (Marvin J. Chomsky) - 1995  Dynasty (Id) - 1985/1997  The Colbys (Les Colby) - 1987  Proud men (William A. Graham) - 1989  Original sin (Seule face au crime / Le péché du parrain) (Ron Satlof)  1989  A man for all seasons (un homme pour l'éternité) (+ réalisation) - The little kidnappers (Donald Shebib) - 1990  Treasure Island (L'île au trésor) (Fraser Clarke Heston) - The little kidnappers (Le secret des deux orphelins) (Donald Shebib) - 1991  Nostradamus : The man who saw tomorow - The crucifer of blood (Sherlock Holmes et la croix du sang) (Fraser C. Heston) - 1992  Crash landing : The rescue of flight 232 (Des héros par milliers) (Lamont Johnson) - 1994  SeaQuest DSV (SeaQuest, police des mers) : Abalon (Les Sheldon) - 1995  The avenging angel (Craig R. Baxley) - 1998  Friends (Id) : The one with Joey's dirty day (Peter Bonerz) - 1999  Camino de Santiago (Robert Young) - 2000  The outer limits : Final appeal (Au-delà du réel - L'aventure continue) (Jim Kaufman). Voxographie : 1957  Many voices (récitant) - 1962  The five cities of June (Bruce Herschensohn, récitant) - 1965  The egyptologists (récitant) - 1966  While I run this race (Edmond Levy, récitant)) - 1967  Adventures of  Mowgli /  Maugli (Roman Davidov, récitant) - 1968  The movie experience : A matter of choice (Tracy Ward, récitant) - 1969  Rod Laver's Wimbledon (Michael Seligman, récitant) - King : A filmed record… Montgomery to  Memphis (Joseph L. Mankiewicz & Sidney Lumet, documentaire, récitant) - 1975  The fun of your life (John J. Hennesy, voix du récitant) - 1976  Amercia at the movies (Il était une fois l'Amérique) (George Stevens Jr., documentaire, récitant) - 1988  Call from space (L'appel de l'espace) (Richard Fleischer, CM) - 1994  Texas (Richard Lang, TV, récitant) - 1996  The dark mist (Ryan Carroll, récitant) - Alaska : Spirit of the wild (George Casey, documentaire, récitant) -  1997  Hercules (Hercules) (Ron Clements & John Musker, récitant) - 1998  Bagpipe : Instrument of war (Patrick King, récitant) - Armageddon (Michael Bay, récitant) - 2000  Cats & dogs (Comme chiens et chats) (Lawrence Guterman) - 2003  Ben Hur (Bill Kowalchuk, animation, TV).

touchofevil_1 avec Janet Leigh dans "La soif du mal"

ARTICLES

LE MONDE du 07/04/08

Charlton Heston, acteur américain, par Thomas Sotinel

Peu d'acteurs auront poussé aussi loin le flirt avec l'immortalité. Incarnant l'interlocuteur direct du Tout-Puissant (Les Dix Commandements), Michel-Ange (L'Extase et l'Agonie) ou un astronaute plongé dans un paradoxe temporel sans issue (La Planète des singes), Charlton Heston semblait taillé dans le même roc qui a servi aux portraits présidentiels du mont Rushmore. La course de son char s'est arrêtée le 5 avril. L'acteur américain est mort à Beverly Hills, à 83 ans. En 2002, il avait annoncé qu'il présentait des symptômes "correspondant à ceux de la maladie d'Alzheimer". Devenu une vedette planétaire grâce aux dernières superproductions du vieil Hollywood (Les Dix Commandements, Ben Hur), Charlton Heston s'était métamorphosé, une décennie plus tard, en prophète des temps cataclysmiques à venir, à travers une série de rôles dans des films de science-fiction comme La Planète des singes, Soleil vert ou Le Survivant. Son dernier avatar reste le plus controversé : après avoir été le compagnon de route du mouvement des droits civiques dans les années 1960, l'acteur était devenu l'une des figures de proue de la droite américaine, présidant pendant cinq ans, de 1998 à 2003, aux destinées de la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes à feu. De ce fait, sa dernière apparition notable au cinéma s'était faite contre son gré, lorsque Michael Moore l'avait interviewé au débotté pour son documentaire anti-armes Bowling for Columbine. Charlton Heston est né Charlton Carter, le 4 octobre 1924, à Evanston, dans l'Illinois. Après le divorce de ses parents, il prend le nom de son beau-père. Ses études de théâtre sont interrompues en 1944, lorsqu'il s'engage dans l'armée de l'air. Il passe deux ans comme radio dans une escadrille de bombardiers stationnée dans les Aléoutiennes. A son retour à la vie civile, il part pour New York où il trouve ses premiers rôles à la télévision, à une époque où les networks américains programment souvent des classiques du théâtre ou de la littérature. Le producteur Hal B. Wallis, de la Warner, le repère dans une adaptation des Hauts de Hurlevent produite par CBS. Charlton Heston fait ses débuts à Hollywood en 1950 dans La main qui venge, un film noir de William Dieterle. Deux ans plus tard, Cecil B. De Mille lui confie le rôle du directeur du cirque dans Sous le plus grand chapiteau du monde. Le réalisateur prépare un remake des Dix Commandements et fait appel à Heston pour le rôle de Moïse. L'acteur s'immerge dans la lecture de la Bible et, lorsque l'équipe arrive sur les pentes du mont Sinaï, propose à De Mille de jouer pieds nus, pour ajouter à l'authenticité de son personnage. La performance impérieuse de Charlton Heston, qui fait de Moïse une version antique des pionniers américains, s'accorde à merveille avec l'imagerie sulpicienne du film. Sorti en 1955, Les Dix Commandements est un immense succès et les défenseurs du cinéma à l'ancienne y voient un encouragement. Heston se voit proposer une série de rôles dans des films historiques à très grand spectacle : il est successivement Judah Ben Hur dans le film de William Wyler (1959), rôle qui lui vaut un Oscar, Rodrigue dans Le Cid d'Anthony Mann (1961), le major Matt Lewis, défenseur des Occidentaux dans Les 55 Jours de Pékin, de Nicholas Ray (1963), Michel-Ange dans L'Extase et l'Agonie de Carol Reed (1965), Jean Baptiste dans La plus grande histoire jamais contée de George Stevens (1965) ou le général Gordon dans Khartoum de Basil Dearden (1966). Malgré la démesure de ces productions, Heston étudie soigneusement chacun de ses personnages, apprend à mener un quadrige ou à peindre un plafond. POSITIONS DE PLUS EN PLUS CONSERVATRICES : Ces rôles plus grands que nature alternent avec des compositions plus humaines comme le policier de La Soif du mal, d'Orson Welles (1958), un film dont il a encouragé la production à un moment où Welles est presque banni d'Hollywood ou le cow-boy ordinaire de Will Penny le solitaire de Tom Gries (1968). En 1967, Charlton Heston se voit proposer le rôle de l'astronaute George Taylor dans La Planète des singes de Franklin Schaeffer, d'après le roman de Pierre Boulle. Le grand homme accepte d'être réduit en esclavage par les primates et compose un personnage brutal et antipathique, sans se soucier d'emporter l'adhésion du public. Il est aussi le détective qui découvre le terrible secret de Soleil vert (Richard Fleischer, 1973) ou l'un des derniers représentants de l'espèce humaine dans Le Survivant (Boris Sagal, 1970), adapté de Je suis une légende, de Richard Matheson. Dans ce film, il a pour partenaire féminine la vedette africaine-américaine Pam Grier et n'hésite pas à briser le tabou toujours vivace qui interdit les histoires d'amour intercommunautaires à l'écran. Les rôles marquants sur le grand écran se font ensuite plus rares. Tout en se partageant entre films catastrophe (747 en péril ou Tremblement de terre, tous deux en 1974) et séries télévisées (Dynasty, Les Colby), Charlton Heston s'engage politiquement. Alors qu'il a longtemps été démocrate, et qu'il est intervenu publiquement en faveur de la limitation des permis de port d'arme au lendemain de l'assassinat de Robert Kennedy en 1963, l'acteur prend parti dans la "guerre culturelle", selon ses propres termes, qui divise les Etats-Unis. Il a été président du syndicat des acteurs de 1966 à 1971, à la suite de Ronald Reagan. En 1981, celui-ci le nomme à la tête d'une commission sur la culture. Dans les années qui suivent, Charlton Heston prend des positions de plus en plus conservatrices. En 1992 il reproche à la Warner d'avoir publié l'album du rapper Ice T sur lequel figure la chanson Cop Killer (tueur de flics) ; en 1997, devant des étudiants d'Harvard, il affirme que "la voix des hommes blancs, craignant Dieu, possesseurs d'armes et hétérosexuels ne compte plus". L'année suivante, il est élu président de la NRA. Dans un discours, il prend violemment à partie le président Clinton, proclamant : "Nous ne vous confierons pas nos filles de 20 ans, et nous ne vous confierons pas nos armes." Lorsque, en 1999, deux lycéens de Columbine, dans le Colorado, abattent douze de leurs condisciples, Heston refuse d'annuler un meeting de la NRA organisé quelques jours plus tard dans la ville voisine de Denver. C'est pour l'interroger sur cet épisode que Michael Moore lui tend une embuscade médiatique, s'invitant chez le vieil acteur sans avoir dévoilé ses intentions. Mais la séquence tourne à la confusion des deux parties. Le vieil homme paraît absent et ne répond pas aux questions de Moore. On ne voit plus que le masque de celui qui fut Moïse. Après avoir tenu le rôle de Josef Mengele dans un film brésilien (Papa Rua Alguem 5555) en 2003, Charlton Heston se retire.

Dates clés 4 octobre 1924 Naissance à Evanston (Illinois). 1959 Interprète le rôle-titre dans Ben Hur, de William Wyler. 1998-2003 Président de la National Rifle Association (NRA). 5 avril 2008 Mort à Beverly Hills (Californie).

Laplan_tedessinges Dans "La planète des singes"

LIBÉRATION du 07/04/2008

Charlton Heston quitte l’arène, par Didier Péron

Disparition . Figure virile dans «Ben Hur» ou fier Moïse des «Dix Commandements», l’acteur américain est mort samedi à 83 ans.

Le sourcil en bataille, les yeux bleu acier, la mâchoire serrée, gravant à grands coups de burin ses prestations bigger than life dans le marbre, Charlton Heston appartenait à la catégorie des monstres sacrés un peu exagérément dopés à la testostérone. Il est mort samedi dans sa maison de Beverly Hills, à l’âge de 83 ans. En soixante ans de carrière et plus d’une centaine de films (aussi bien pour le cinéma que pour la télé), Heston était moins un acteur dont on pourrait analyser les finesses du jeu, qu’une pure présence écrasante, une sorte de magnétisme borné capable de capter l’attention même quand, tout autour de lui, se déchaînaient les falbalas ruineux des superproductions - décors, figurants, costumes, animaux, cataclysme. C’est lui que l’on regarde, même si on ne sait en définitive si c’est le charisme propre de l’acteur ou la lisibilité immédiate des archétypes qu’il incarne sans trop de distance qui retiennent l’attention.

Panthéon. Charlton Heston, s’est épanoui dans un cinéma à grand spectacle et dans des rôles de figures historiques : Moïse (les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, 1956) le Cid (Anthony Mann, 1961), Thomas Jefferson (The Patriot de George Schaefer pour la télé en 1963), Michel Ange en plein chantier Sixtine (The Agony and the Ecstasy de Carol Reed, 1965) ou le cardinal Richelieu (les Trois Mousquetaires de Richard Lester, 1973). Heston plaisantait sur ce panthéon bien rempli : «J’ai joué trois présidents, trois saints et deux génies, Si après ça, vous n’avez pas de problème d’ego, rien ne peut vous atteindre.»

John Charlton Carter est né le 4 octobre 1923 à Evanston, dans l’Illinois, mais ses parents ne tardent pas à déménager dans le Michigan. Ils divorcent en 1930 et sa mère se remarie avec un type dont John Charlton adoptera le nom : Heston. Nouveau départ, cette fois pour la banlieue de Chicago. Le jeune homme entre à la Northern University où il se forme à l’art dramatique. Il fait la connaissance d’une autre étudiante, Lydia Clarke, avec qui il se marie en 1944… et pour toujours. Il s’engage dans l’armée et combat les Japonais.

Démobilisé, il revient à New York et passe de nombreuses auditions, décrochant à Broadway le rôle de Procelius, aide de camp de César, dans Antoine et Cléopâtre de Shakespeare - une pièce dont il réalisera lui-même une adaptation en 1972. Charlton Heston accepte de nombreuses panouilles pour la télévision encore balbutiante et se fait remarquer dans une prestation live de Jane Eyre par Hal B. Wallis, producteur devenu indépendant après son passage chez Warner (où il avait connu un énorme succès pour Casablanca), qui lui fait signer un contrat de cinq films.

Le premier sera The Dark City,une histoire de vengeance dans l’univers du poker signée William Dieterle. Mais la gloire survient à travers la rencontre avec le Spielberg de l’époque, Cecil B. DeMille, qui lui propose la tête d’affiche de sa nouvelle superproduction, Sous le plus grand chapiteau du monde (1952), une plongée dans les coulisses du cirque. Il tournera encore avec DeMille dans les Dix Commandements (1956) où, affublé d’une barbe blanche, il surjoue le patriarche exalté Moïse dévalant le Sinaï avec des tables de la Loi fraîchement édictée.

Péplum. Orson Welles le choisit pour être l’inspecteur mexicain Ramon Miguel Vargas de la Soif du mal (1958), échec commercial mais assurément l’un des meilleurs films de l’acteur avec le western Major Dundee de Sam Peckinpah. Un an plus tard, il connaît une consécration définitive avec Ben Hur, le péplum où, prince de Judée, il affronte son camarade d’enfance romain dans une invraisemblable course de char d’une quinzaine de minutes tournée pendant cinq semaines sans doublure. Triomphe public, ce blockbuster de William Wyler décroche onze oscars, dont celui du meilleur acteur pour Heston - seule statuette de sa carrière.

Connue pour préparer méticuleusement ses rôles, la star ne manquait jamais une occasion d’exhiber ses pectoraux velus. Pendant le tournage de la Planète des singes, il aurait lui-même exigé d’apparaître entièrement nu dans une scène où il est réduit à l’état d’animal en cage, prisonnier des nouveaux maîtres du monde, des chimpanzés humanoïdes. A la sortie de cette science-fiction de Franklin J. Shaffner en 1968, la critique du New-Yorker, Pauline Kael, écrivit : «Le film ne serait pas aussi puissant et amusant sans la présence de Charlton Heston. Avec son corps athlétique, Heston est une sorte de dieu vivant : bâti pour être fort, il est un archétype de ce qui fait gagner l’Amérique. Il représente le pouvoir américain et il a le profil d’un aigle.»

Porte-flingue. Dans la dernière partie de sa vie, Charlton Heston a surtout fait parler de lui en tant qu’éminent président de la National Riffle Association. Elu en 1998, il mettait toute son énergie à défendre la cause de la libre circulation des armes dans le pays. Traqué jusque dans sa maison par Michael Moore dans Bowling for Columbine, Heston opposait aux questions du documentariste un silence glacial.

Devenu le symbole de l’Amérique réactionnaire et la cible des railleries de stars ou d’intellectuels émargeant au camp démocrate, l’acteur les avait défiés lors d’un congrès en soulevant un vieux fusil à bout de bras et les incitant à venir le lui arracher des mains à sa mort. Bien qu’il ait été au côté de Martin Luther King pendant le mouvement des droits civiques en 1963, Heston a fini par voir la décadence partout. En 1997, au cours d’une cérémonie officielle, il fustigeait«la guerre culturelle» qui fait rage à travers tous les Etats-Unis, «dévastant nos valeurs, attaquant nos libertés, tuant notre confiance en ce que nous sommes et ce en quoi nous croyons». Réélu à l’unanimité pour la quatrième fois en mai 2001 à la tête de la NRA, l’acteur porte-flingue dut reconnaître qu’il avait un problème d’alcool et sortait d’une cure de désintoxication. Un an plus tard, il révéla qu’il souffrait des symptômes de la maladie d’Alzheimer. En 2003, l’ancien alcoolique repenti George Bush lui remettait la médaille présidentielle de la liberté, la plus haute distinction civile.

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